Histoire de la violence d’édouard Louis X

Un auteur engagé

André Roy
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Histoire de la violance
Au moment même où je décide d’écrire sur le deuxième livre d’Édouard Louis, l’actualité française remet en avant-scène, deux mois après sa sortie, Histoire de la violence. Une histoire qui tourne en affaire judiciaire, bien malgré l’auteur. Rappelons que Édouard Louis est le pseudonyme d’Eddy Bellegueule et qu’il avait décidé d’abandonner son nom civil pour clore définitivement son passé, son milieu prolétaire et un environnement raciste et homophobe de son village en Picardie, ce qu’il racontera dans En finir avec Eddy Bellegueule (Seuil, 2014), dont j’ai parlé ici dans FUGUES.
Pour faire bref, disons que Histoire de la violence raconte la nuit de Noël d’Édouard Louis avec Réda, un Kabyle d’une trentaine d’années. Édouard, avec ses cadeaux dans les bras, se fait aborder par un émigré place de la République à Paris. Il l’invite à monter chez lui, ils font l’amour plusieurs fois et vers six heures du matin, au moment où Réda veut quitter l’appartement Édouard s’aperçoit que son téléphone portable a disparu. Il renâcle à réclamer son appareil, prend des détours pour le demander, mais Réda ne le prend pas de la bonne manière, le menace avec un révolver, se jette sur lui et le viole. Édouard se rend à l’hôpital (car il a peur d’avoir contracté le virus du sida), puis, sous les conseils de ses amis Didier et Geoffroy, va au commissariat de police pour déposer plainte. Ce résumé ne rend pas justice à ce roman complexe et puissant, mais me permet de replacer cette affaire judiciaire en regard du livre.
 
Réda, de son vrai nom Riahd B., a assigné en référé le jeune auteur et son éditeur pour « Atteinte à la présomption d’innocence » et « Atteinte à la vie privée » et réclame 50 000 euros de dédommagements. Mais en fait, l’affaire commence plutôt en janvier de cette année, lorsque Réda est arrêté pour possession de stupéfiants. La prise d’empreintes permet de l’identifier: elles sont celles retrouvées, en 2012, dans l’appartement d’Eddy Bellegueule. Lors de la mise en détention du Kabyle, déjà connu des policiers pour des faits de vol, le juge des 
libertés cite dans son ordonnance la parution du livre comme une circonstance aggravante justifiant le placement en détention. Un roman sert donc de preuve devant les tribunaux, ce qui n’est pas nouveau dans l’histoire littéraire.
 
Cela pose quand même la question de la vérité littéraire et de sa concordance avec la vérité judiciaire. Une question d’autant plus paradoxale dans le cas de ce roman, car Édouard Louis y écrit qu’il n’a pas voulu donner suite à sa plainte auprès des policiers pour des raisons politiques (il déteste la répression). Et de un. Et de deux: que son roman n’a rien d’une fiction. On imagine que l’écrivain ne s’attendait pas à cet événement qui éclaire plus les coulisses de la justice que les qualités – grandes – d’Histoire de la violence.
 
Le titre même du roman semble programmatique et donner au récit d’Édouard, ex-Eddy, une valeur universelle. Le titre n’est pas « Une histoire de la violence » comme le film de Cronenberg, il sonne plutôt comme le titre d’un essai. Et son sous-titre est pourtant bel et bien « roman ».
 
En fait, Histoire de la violence, comme le précédent livre de l’écrivain, s’inscrit dans ce mouvement littéraire, qui dure depuis presque quarante ans, appelé « autofiction », qui est une technique narrative empruntée à la fiction et un récit portant sur des faits réels. L’exemple le plus fort et le plus probant de ce genre est l’œuvre d’Annie Ernaux. Ce qui est écrit n’est pas la réalité brute, mais une évocation de cette réalité, une sorte d’allégorie dont la force tiendra par le style adopté — d’où cette part qui expose le jeu de la vérité et du mensonge, de l’anamnèse et de l’oubli dans toute fiction.
 
Et du style, Édouard Louis en a, encore plus évident dans ce deuxième roman, extrêmement bien structuré. S’y entrelacent deux voix, celle du narrateur et celle de sa sœur, Clara, à qui il a tout raconté et qui décide de relater l’histoire à son mari. Les récits se contaminent, se complètent et, parfois, se contredisant, le narrateur n’hésitant pas à nier ce que sa sœur raconte. Deux langues se superposent, celle « écrite », cultivée d’Édouard, qui a des amis essayistes comme Didier Éribon et Geoffroy de la Lagasnerie, et celle plus parlée de Clara, plus mal fichue, avec des mots dialectaux. Cette manière de combiner deux paroles joue sur le pouvoir de révélation des mots. Elle permet de prendre des tangentes où la réflexion et l’observation peuvent décrire la violence souterraine (exploitation, capitalisme, exclusion, etc.) qui traverse la société entière. Et elle nous faire découvrir un 
auteur engagé, qui a été victime lui aussi de cette violence, qu’il a décrite dans En finir avec Eddy Bellegueule.
 
Oui, Édouard Louis a du style, qui donne à son Histoire de la violence son architecture travaillée, son expression vertigineuse, son regard fiévreux et incisif, et qui fait du livre une quête d’exigence à la fois philosophique et sociale. Il nous prend dès la première page pour ne plus nous lâcher et vient nous toucher profondément.  
 
HISTOIRE DE LA VIOLENCE / Édouard Louis, Paris, Éditions du Seuil, 2016, 231 p.