Au-delà du cliché — Questions d’identité

Les six degrés de séparation de la communauté gaie

Samuel Larochelle
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Samuel Larochelle
Photo prise par © Vincent Chine

Est-ce que ça pourrait que tous les homosexuels se connaissent? Pas dans le sens de « chaque fois que je vais au Starbucks du Village, les mercredis à 15 h, je vois toujours les mêmes visages ». Plutôt quelque chose comme une interconnexion d’amis, d’ex-amou-reux, d’anciennes baises, de gars-avec-qui-on-a-déjà-discuté-sur-une-appli-et-qu’on-ignore-sur-la-rue. Le tout décuplé par ceux que nos amis connaissent et par la puissance renversante des médias sociaux. Comme si, en creusant un peu, on trouverait toujours un ami gai qui pourrait nous donner des détails sur notre prochaine date à Montréal, Gatineau, Val-d’Or ou Toronto.

En tenant pour acquis que la communauté gaie représente environ 10 % des Québécois, puis-je réellement imaginer être connecté de façon directe ou indirecte aux 800 000 homosexuels de la province? Les chiffres démontent en pièces mon raisonnement, mais mon sentiment n’en demeure pas moins puissant. 
 
Les apôtres de l’anonymat ont bien mal choisi leur époque. Même ceux qui se prétendent «hors milieu», en restant loin d’un supposé groupe d’homosexuels qui agiraient tous de la même façon (lire ici : mettre leur pénis partout, flamber leur salaire en alcools et en drogues, s’habiller deux tailles trop serrées et être dénués de valeurs morales), finissent par être associés à un gai de notre entou-rage qu’ils le veuillent ou non. 
 
Personnellement, je profite avec joie du fil invisible qui relie tous les homosexuels à plus ou moins 600 kilomè-tres de ma personne. Surtout quand vient le temps de demander à mes amis gais de me révéler tout ce qu’ils savent à propos de mes prochaines dates. Grâce à eux, j’ai appris des trucs qui confirmaient mon envie de rencontrer, j’ai été soulagé d’apprendre qu’un gars avait le vilain pattern de fréquenter des hommes avec qui le courant passait avant de disparaître dans la brume et j’ai été averti de nombreux détails cadrant plus ou moins avec mes besoins (gars workaholic, récemment séparé et émotivement brisé, dénué d’ambitions, propriétaire d’un harem, consommateur de ceci ou de cela). Je préfère connaître ces informations pour éviter d’être déçu ou blessé, pour sauver du temps et parce que j’ai parfois l’habitude d’anticiper mes rencontres au lieu de les vivre pleinement. 
 
Mon réseau d’espions ratisse extrêmement large pour des raisons très simples: j’ai vécu dans trois régions du Québec, je participe à des activités sportives de la communauté, j’ai longtemps fait un usage hyperactif des sites et des applications de rencontres qui ont étendu mon réseau de connaissances dans plusieurs villes, et mes amis ont des cercles sociaux gargantuesques. Combien de fois avons-nous tué le temps en ouvrant nos comptes Grindr pour demander une opinion, être mis en garde ou simplement nous divertir en analysant les 
photos, les profils et les messages reçus?
 
Je vous laisse imaginer à quel point ces séances de conseils et jugements peuvent s’avérer utiles et hautes en couleur quand on est ami avec les Sydney Crosby et Alex Ovechkin de la cruise sur cellulaire! Quand je vois que l’un a déjà reçu 1000 messages sur Scruff en 24 heures et que l’autre n’a pas le temps de consulter tous les siens sur Grindr tant ils sont nombreux, je me dis qu’ils accumulent assez d’informations pour dresser une fiche technique sur tous les gais de la province. 
 
En revanche, leurs succès phénoménaux rendent un brin complexe la loi non écrite voulant qu’on n’ait pas le droit de coucher, ni même de rencontrer une de nos anciennes fréquentations/baises/ flammes. Une règle établie pour éviter toute forme d’inceste amical interposé, d’échanges de fluides par procuration et de malaises quant aux informations que chacun possèderait sur l’intimité de l’un et de l’autre. Non seulement je refuse de toucher aux anciens damoiseaux de mes proches, mais je ne pourrais pas vivre avec l’idée que mes amis homosexuels se fréquentent. Encore moins s’ils s’agissaient de Sydney et d’Alex. Ce serait comme si la même équipe de hockey avait deux des meilleurs compteurs de la ligue, soit une injustice flagrante!
 
En fin de compte, peut-être que cette façon de faire est plus nuisible qu’autre chose. À la quantité d’hommes que ces deux-là connaissent plus ou moins en profondeur, le bassin de candidats potentiels risque de devenir très limité pour moi. Mais bon… lorsque la situa-tion se présentera et que je goûterai au désespoir de mon avenir relationnel, je me remonterai le moral sur Facebook en essayant de décortiquer les amitiés, les likes et les commentaires pour savoir qui a déjà couché avec qui. Divertissement garanti!