Par ici ma sortie — nous et la société

Je bande donc je suis

Denis-Daniel Boullé
Commentaires
Denis Daniel Boulé

J’aborde à partir de ce mois quelques chroniques sur le vieillir gai. En octobre, je fêterai 60 ans, et visiblement dans nos sociétés, ça se souligne. J’accepte de jouer le jeu. L’idée m’est venue après avoir payé mon épicerie. Comme je demandais à être livré, la caissière m’a rappelé que, passé 60 ans, c’était gratuit. Une claque en plein visage. J’ai feint une syncope ce qui a mis mal à l’aise la jeune femme, prenant conscience de sa gaffe. Elle faisait simplement son travail comme son employeur avait dû lui enseigner. Sauf que moi, je n’avais pas envie que l’on souligne publiquement que je commençais une autre étape de ma vie. Qu’on le pense, je m’en fous, que l’on m’en parle sans que j’aborde le sujet, c’est une autre histoire. Personne n’aime vieillir, personne n’aime qu’on lui rappelle. Nous avons bien intégré qu’il fallait rester jeune, beau en santé. On s’ingénie alors à faire comme si… le temps n’avait aucune conséquence sur nous.

Et comme homme gai ? C’est comment vieillir ? C’est quoi les questionnements ? La sexualité ; les partenaires sexuels réguliers ou occasionnels ; le célibat ; le couple, l’abstinence (est-ce qu’après trente ans de vie de couple on baise encore ? Je n’ose même pas le demander à mes amis de mon âge qui sont en couple) ; la perception de notre corps qui n’est plus vendeur sur le marché du sexe dans les bars, dans les saunas, ; notre attrait pour les plus jeunes (désir de chair fraîche ou nostalgie de notre jeunesse ?) ;  nos relations avec les plus jeunes ; avec nos pairs, etc. Des tas de questions qui ne sont jamais abordées, réellement et que 
j’effleurerai dans les mois à venir.
 
En revanche, ne comptez pas sur moi pour parler de préparation à la retraite avec un conseiller financier (d’autres le feront beaucoup mieux que moi), de savoir quand et comment je pourrais utiliser mes REER que je n’ai pas (mais que je devrais avoir, je le sais). Ni vous parler de la santé d’un futur sexagénaire. Ce sont des choses tangibles auxquelles tout le monde se raccroche et dont les médias ne cessent de parler. Encore moins de vous entraîner sur le terrain sociologique du devenir des Baby Boomer, chiffres à l’appui. Je ne suis et ne serai jamais une statistique. Quand on me parle de retraite, j’angoisse comme si on me parlait de l’antichambre du cimetière. Idem pour la santé, je veux bien y faire attention, mais ce n’est pas dans l’espoir de vivre plus longtemps. Je veux vivre aujourd’hui pas dans une projection tout à fait aléatoire (une crise  financière peut nous faire perdre nos placements, une maladie nous emporter) sur une bonne vie… plus tard.
 
Entrons directement dans le vif du sujet avec l’érection. Lors de ma participation à un documentaire sur le pénis (Mis à nu  diffusé sur Canal Vie), j’étais nu face à la caméra. Je racontais qu’à l’aube de mes cinquante ans, et face à la fameuse andropause qui me guette, j’avais peur de ne plus avoir de libido ou encore de ne plus bander. Et il m’est arrivé une curieuse obsession pendant quelques jours de vérifier si tout fonctionnait ou si je devais me précipiter sur les petites pilules bleues et en croquer une tous les matins entre les vitamines pour 50 ans et plus et la glucosamine. Coup de chance, l’érection était encore là. Et elle est toujours là. D’accord, elle n’a plus la rigidité de mes vingt ans, d’accord elle est plus lente à venir, mais c’est encore possible. Pourtant, d’un point de vue strictement personnel, quelle était l’importance pour moi d’être encore capable de triompher de la pesanteur ? N’étant pas en couple,  n’ayant des partenaires sexuels que très rarement et ne fréquentant plus les lieux privés ou publics à la recherche de baise, à quoi pourrait me servir un sexe en état de marche ? Et bien à moi, pour moi. J’aime la masturbation. Cela ne veut pas dire pour autant que je ne désirerai pas avoir un partenaire de temps en temps. Mais je ne me mettrai pas en quatre pour en trouver un, pour une  soirée, ou pour une vie, du moins de ce qui m’en reste.
 
Une fois cette tranche de vie énoncée, il n’en demeure pas moins que ce désir sexuel,  seul, à deux ou à… (à vous de compléter par le nombre qui vous convient) ne m’a jamais quitté. Et je ne pense pas qu’il me quittera même si la mécanique, elle, ne suit plus. Il y a d’autres avenues de plaisir sexuel que celle liée à la norme érectile. Et puis qui sait si je ne ferai pas l’essai des fameuses petites pilules bleues un jour ?
 
Pourquoi parler de sexe ? De sexualité ? Parce que c’est un sujet tabou quand il s’agit des aînés. Ceux-ci ont intériorisé que, passé un certain âge, ils ne devraient plus avoir de sexualité. D’autres ont honte d’avoir encore des pulsions sexuelles. Enfin les plus jeunes sont mal à l’aise face à l’expression de la sexualité des aînés. On sait que ça existe, mais on n’en parle pas. Personne ne sait dealer avec cela. Des gais âgés n’osent parler de leur désir pour des plus jeunes par peur de passer pour de vieux pervers, voire des pédophiles. D’autres avancent qu’ils ont tourné la page, qu’ils n’y pensent plus, et se retirent de la vie gaie. D’autres ont recours à des prostitués, mais chut, il ne faut pas le dire. Comment se passe ce virage pour les gais, comment vivent-ils leurs désirs, leur sexualité, et gèrent l’expression de cette partie importante d’eux-mêmes. C’est un tabou, et comme les tabous m’ont toujours fait chier, j’ai tendance à donner un grand coup de pied dedans. Le mois prochain : le rapport au corps..