fiction

Le vieil envieux

Frédéric Tremblay
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Frederick Tremblay

C’est un véritable tourbillon d’énergie et de fraicheur qui s’abat sur le café quand Louise, Jean-Benoît, Maxime et Valentin y entrent tous ensemble. Les étudiants en train d’étudier tranquillement, les hommes d’un certain âge jasant à voix basse ou lisant leur journal, ces habitués et ces momentanés se retournent d’un seul mouvement pour les regarder. On fronce les sourcils ou on s’amuse : dans tous les cas on ne peut rester indifférent. Pendant qu’ils font la file pour commander, ils se font à coup d’éclats de rire et de joie toute une pièce de théâtre pour débattre de ce qu’ils prendront. On vante tel café d’un côté, on l’insulte de l’autre. Quelqu’un propose un dessert et c’est l’occasion d’une blague grivoise bien placée. L’employé, qui trouve tous ces jeunes clients plutôt de son gout, essaie de faire de l’humour; mais il n’est pas de leur niveau et, finissant par s’en rendre compte, il redevient machinal.

Heureusement pour eux, tout un coin de la salle est libre : ils s’y installent, ou plus justement ils l’envahissent, répandant tout autour leur fougue et leurs sacs. On laisse une place spéciale à Louise, qui s’assoit dans le fauteuil comme dans un trône. S’ajouteront progressivement à la troupe Jonathan, Olivier et Sébastien, chaque fois avec une effusion de salutations, de baisers et de piques. Tout se passe comme s’ils ne s’étaient pas vus depuis un siècle, alors qu’en fait la plupart se sont croisés au cours de la dernière semaine. Mais il y a effectivement un bon moment qu’ils ne se sont pas retrouvés tous réunis, et cette sensation de complétude suffit à les survolter. Pourquoi le café et pas l’appartement? Pourquoi Sainte-Catherine au lieu de Plessis? Pas seulement par désir de spectacle – bien qu’en partie. C’est que plusieurs d’entre eux doivent étudier ou avancer sur des projets. Tous les ordinateurs portables sortis s’accumulent et s’empilent presque sur les tables. Comme on l’avait prévu sans oser l’assumer, le travail les captive beaucoup moins que les potins et les commentaires sur les potins qu’ils décochent du tac au tac.
 
Le temps passe. Les clients irrités de leur bruit et de leur fureur, n’osant pas se manifester pour interrompre une aussi belle prestation, quittent le café pour aller s’installer ailleurs. D’autres partent à regret, surtout ceux qui avaient un oeil sur l’un ou l’autre des mignons – ou sur plusieurs la plupart du temps. Bientôt c’est au tour de l’assemblée elle-même de se dissoudre. La même tournée de bises et d’aurevoirs colorés salue chaque départ. Les premiers arrivés sont les derniers partis : et Louise reste seule au milieu d’une mer de chaises qu’on n’a pas pris la peine de replacer. Elle les contemple avec un profond découragement, soupire et se met au ménage. Elle est interrompue par un homme d’à peu près son âge qui lui dit : « Avez-vous besoin d’aide, madame? Ça tombe bien, j’ai un peu de temps libre. »
 
Elle lève la tête vers lui et s’apprête à lui répliquer vertement. Mais aussitôt une partie de son cœur fond. Ces cheveux bouclés... Ces rides légères mais assu-mées... Ces yeux verts... Par de nombreux traits, il lui rappelle son ancien mari. Elle reprend sa contenance et lui lance avec ironie : « Je t’avertis, je suis veuve et heureuse de l’être. » Il éclate de rire. « Ça tombe bien : je suis gai et heureux de l’être! » L’attitude de Louise change en un claquement de doigts. Elle accepte volontiers son aide et, le temps qu’ils aient replacé ce coin de café dans sa disposition d’origine, elle connait son nom, son âge et à peu près les trois-quarts de sa vie amoureuse. À la suite de quoi ils continuent tout naturellement de parler, oubliant l’offre de service qui n’était, 
finalement, qu’une technique mal dissimulée pour entamer la conversation.
 
« Dis-moi, mon Gérard, lance Louise, pourquoi tu passes ton temps libre à aider une vieille femme au lieu de te concentrer sur les vieux hommes?» Gérard éclate d’un rire franc.  «D’habitude, j’ai juste à laisser les vieux hommes se concentrer sur moi.» Louise doit avouer qu’il est charmant, autant pour ses traits que du comportement. «Mais en fait je te mentirais en te disant que c’est toi qui m’as attiré. J’avoue que c’est plus tous tes jeunes amis qui ont piqué ma curiosité.» Louise tire la langue. « Ah! évidemment. J’aurais dû deviner. Mes mignons, com-me je les appelle.» «Est-ce que tu es leur grand-mère?» «Seigneur, ça serait une belle et grande famille!» «Peut-être d’un d’entre eux au moins. J’imagine que tu as adopté les autres.» «Ou qu’eux m’ont adoptée, au choix. Non, il n’y a aucun lien de parenté. Je les ai rencontrés par hasard et je n’ai pas réussi à m’en débarrasser depuis.» 
 
Gérard sourit. «Je dois avouer que je suis assez jaloux. Ils ont l’air tellement divertissants... J’aimerais pouvoir me tenir avec une aussi belle jeunesse. Ça me redonnerait un peu de vie. Mais dès que j’ai une occasion de parler avec un gai de cette génération, il s’imagine que je cherche un sugar baby. Franchement! Je suis content que l’âge ait bien fait son travail de sape de ma libido. Ça me permet de m’essayer à des relations d’un autre style. Mes enfants n’ont pas aimé mon coming out, ils ont arrêté de me voir, et donc mes petits-enfants aussi... Ils me manquent. Ça me manque. J’aimerais pouvoir être grand-père par procuration, moi aussi.» Louise le regarde avec ironie: «J’attends la demande officielle.» «Tu crois que tu pourrais m’intégrer dans ton cercle?» Son immense sourire soulève en elle nouvelle vague de nostalgie. «Je vais voir ce que je peux faire. Laisse-moi ton numéro.» Il le lui donne d’un air plein d’espoir. Elle le regarde partir avec un sentiment étrange, comme tiraillée par l’appréhension de tout ce que cet homme pourrait changer.