Flirts au féminin — fiction

Susan Sarandon

Christine Berger
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Christine Berger

Ça faisait six mois que ma blonde voulait me laisser, mais elle changeait d'idée en fonction de plusieurs cycles: menstruations, saisons, lune, laveuse et sécheuse. Elle allait bientôt sortir son bicycle, ça ne simplifierait rien. De mon côté, je n'avais ni la tête ni le cœur à me séparer. Je m'étais perforé l'œil droit en pleine dépression saisonnière au début de l'hiver et j'en étais à ma sixième opération chirurgicale. Ce n'était plus un globe oculaire, c'était rendu Bagdad, version 2003.  

L'ophtalmologiste avait aspiré mon cristallin, ma rétine décollait plus souvent qu'un avion d'Air Transat vers Cuba, mon œil était injecté de sang, de silicone et de gaz. L'ambiance de l'appartement était lourde comme un appel au service à la clientèle. J'avais arrêté de boire et de fumer. J'errais entre ma chambre et mon salon dans une robe de chambre en polar aux motifs d'oie. Ma blonde s'était transformée en usine de reproches qu'elle pouvait cracher à tout moment. Mon chat avait, lui aussi, la régurgitation facile, ponctuant ses déplacements de boules de poils déstabilisantes. Je n’avais plus d’amis et mes parents venaient de déménager en Australie. Des cochenilles colonisaient mes plantes et je sentais sans cesse planer une menace d'infection urinaire.
 
Ça avait vraiment été un hiver de marde et comme à chaque année, le printemps tardait à s'installer. Je commençais à souffrir de carences en lumière et ça paraissait. Je n'avais plus que la peau sur les os et mes os étaient gelés. J’étais comme un Mister Freeze blanc, la partie grêle qui reste quand on a l'a vidé de toute sa saveur. 
 
Personnellement, j'ai toujours préféré les Mister Freeze bleus parce que le bleu est la plus ravissante couleur de l'univers. 
 
Bleu était la couleur de mes yeux, jusqu'à ce que l'ophtalmogiste me prescrive des gouttes possédant des effets secondaires. Depuis que je faisais usage de ce médicament oculaire, mon iris était devenu noir, ce qui me faisait vaguement ressembler à David Bowie, et mes cils poussaient à une telle vitesse que j'avais commencé à égayer mes paupières de tresses françaises.
 
Cette année-là, le bleu du ciel était cons-tamment retranché derrière une armada de nuages pourris. Il n'y avait jamais de cumulus. Dame Nature nous servait du nimbostratus comme si elle s'était soudainement rendue compte qu'il fallait qu'elle écoule ses stocks. Franchement, c'était plus que déprimant. J'avais pris l'habitude de tirer les rideaux pour me protéger de cette agression.
 
J'habitais encore avec ma blonde car on n'avait pas les idées claires. Je crois que pour elle j'étais devenu un boulet. J'avais l'impression que je l'irritais comme une intrusion massive de poils incarnés. On attendait le printemps pour prendre une décision concernant notre couple. On allait sans doute déménager chacune de notre côté. Elle disait que l'éloignement pourrait être bénéfique à notre relation. 
 
Personnellement, j'avais surtout hâte que ma convalescence s'achève car je devais cons-tamment garder la tête penchée vers le sol. Lorsque j'étais debout, j'avais de la difficulté à ne pas courber l'échine. Je passais la majorité de mon temps étendue sur le couvre-lit, à un point tel que je craignais parfois de fusionner avec lui. Ce n'était pas sexy et j'étais persuadée que la reconquête de ma blonde impliquait de retrouver un minimum de verticalité. 
 
Malheureusement, les pulsions printanières ont émergé avant l'arrivée des beaux jours et surtout, avant mon rétablissement. Ma blonde a alors commencé à être obsédée par le désir de se changer les idées de moi. Elle avait besoin de séduction et j'étais un couvre-lit en ruines - il y avait sûrement des mites là-dedans! Alors, elle a entrepris de courtiser une nos connaissances, et pas n'importe laquelle: une hétérosexuelle qui s'appelait Susan Sarandon et qui ne parlait même pas anglais. Je trouvais son choix audacieux; Susan avait le sex-appeal d'une porte, l'aisance sociale d'un rat de laboratoire et l'intelligence d'un chihuahua. En plus, elle s'habillait mal et j'étais persuadée qu'elle ne savait pas cuisiner. Il me semblait aussi avoir entendu qu'elle avait de graves problèmes d'hygiène corporelle. Ou peut-être de santé vaginale. C'est pas elle qui a l'herpès? 
 
Les choses se sont pourtant développées. Ma blonde est rentrée un matin à la maison avec des signes qui ne mentaient pas: sourire, odeur, émoi, irritation au menton, aura. 
 
Je trouvais que ça commençait à faire et que je méritais, moi aussi, un peu de légèreté. Je me suis créé un compte Tinder avec d’anciennes photos de moi - mes cheveux actuels avaient des airs de trio Big Mac - et je me suis mise en quête de romance. Mais je n'arrivais pas à maîtriser l'application. Tinder me bombardait de profils de garçons. Quand j'ai finalement réussi à ajuster les paramètres, j'ai été matchée avec plusieurs plusieurs filles: une sado-masochiste adepte de naturisme en conditions extrêmes, une gênée de quinze ans qui rêvait de faire un trip à trois, une fille qui faisait tellement de fautes que mon œil a failli éclater (je n'ai pas trop compris ce qu'elle cherchait), et une conseillère en deuil dans un complexe funéraire qui voulait sexter.
 
J'allais abandonner quand je suis tombée sur Dame Nature. Sur sa photo elle portait une veste de fourrure. J'ai été charmée par son look et elle aimait mon apparence de l'année passée. Je lui ai fait connaître mon inquiétude au sujet des nuages, elle m'a répondu que le seul nuage qu'elle maîtrisait était le cunnilingus. 
 
Le lendemain matin, on était en mai et je pouvais enfin me lever. Dimanche m'attendait à l'extérieur, il était sublime et chatoyant, un vrai gentleman. J'ai passé toute la journée avec lui, à profiter de toutes ses qua-lités. Il était suave et enveloppant. Enfin un peu de volupté après cet hiver de mégère!