La chronique du Conseil québécois LGBT

Queerer la norme

Marie-Pier Boisvert
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Marie-Pier Boisvert

Avertissement : la lecture de cette chronique pourrait provoquer des effets secondaires indésirables, tels que des migraines (existentielles) et des froncements de sourcils (philosophiques).

Au tout début d’avril j’ai participé à un colloque à Sherbrooke intitulé «Multitudes Queer», co-organisé par des étudiant.e.s de l’Université de Sherbrooke (mes plus sincères salutations à Catherine Dussault-Frenette, à Marie-Dominique Duval et à Guillaume Girard, d’ailleurs). On était invité.e.s à écouter des conférences autour du queer, sujet chaud s’il en est : parfois posture politique, parfois vision du monde, ce n’est certainement pas moi qui vais vous donner une définition unique de ce que veut dire le mot « queer ». Disons seulement que le colloque s’intéressait à une définition générale, c’est à dire, que tout ce qui s’opposerait à la « norme » serait techniquement queer : on a donc eu droit à une panoplie de réflexions extrêmement intéressantes sur ce qui fait éclater nos conventions, comment ça se fait et pourquoi.
 
Vous le savez comme moi : les « normes » sont partout autour de nous. Ce sont ces normes qui bâtissent notre société, évidemment, mais ce sont aussi elles qui s’insè-rent dans les détails de notre quotidien. On s’est fait rappeler par Hélène Breda que le cinéma est plein de ces codes, où jusqu’à tout récemment, l’idée d’avoir plus d’une histoire principale dans une série était impensable; Marie-Hélène Legault nous racontait qu’en interdisant à son enfant de dessiner les murs, elle reproduisait une convention assez arbitraire : c’est juste que ça ne se «fait pas».
 
Dans le monde des théories queer, on diabolise souvent ces codes et ces normes, on les «oppose» aux pensées queer comme si on pouvait être l’un ou l’autre, mais jamais les deux. Je suis vexée par cette idée, en fait, parce que je suis capable d’admettre que je suis une personne pleine de contradictions: je voudrais qu’on arrête de penser les corps humains comme divisibles en 2 sexes opposés, disons, mais je mangerai toujours mon repas avant mon dessert parce que le contraire, ça ne se «fait pas». Mais ça n’a pas de sens d’être vexée face à cette opposition : par définition, le queer existe en relation avec la norme, et ils sont dépendants l’un de l’autre. Si ce qui est queer aujourd’hui devenait la norme demain, ça arrêterait d’être queer, et il faudrait queeriser d’autres idées et concepts. (Note de l’auteure : assurément quelqu’un a déjà écrit ça quelque part, que ce soit De Lauretis, Halberstam ou Sedgwick, mais mon cerveau académique est resté englué quelque part à Sherbrooke. Bref je vous les recommande, illes ont poussé toutes ces réflexions plus loin que moi, et je les admire à l’infini.)
 
Le queer, hors des milieux académiques, est presque toujours associé à la sexualité et à l’identité : c’est évidemment ce bout-là qui m’intéresse le plus, parce que ce sont ces identités queer que le Conseil québécois LGBT défend. Mais le Conseil évolue dans des milieux particu-lièrement codifiés : ceux de la politique et du droit. Insérer du queer dans ces milieux-là, ce n’est pas évident (votre euphémisme du jour). L’État – civil ou non  – est facilement déstabilisé (!), et ses traditions ont une importance absolue. Dans ces conditions-là, les changements qui s’opèrent dans la société québécoise prennent beaucoup (BEAUCOUP) de temps à s’actualiser dans le monde des lois, et souvent ils s’insèrent seulement après être passés dans un tordeur de protocoles.
 
Donc ça me semble parfois contradictoire (lire ici : souvent, même tout le temps) de défendre les droits LGBT dans ce milieu-là; pourtant, ça se fait! De manière concrète, en plus. Au Québec, on a un Bureau de lutte à l’homophobie intégré dans un ministère! Et au début du mois, l’Alberta a nommé un ministre responsable des dossiers LGBT!
 
Il faudra bien que le queer s’insère dans nos lois (ouf, j’ai l’impression de blasphémer en disant ça) pour que les droits humains de toutes et de tous soient respectés, parce que nous n’avons pas fini de parler, par exemple, de corps non-binaires, ou de découvrir des identités actuellement impensables. Ces humains, ils existent, et il faudra bien que la norme finisse par s’ajuster.
 
Après tout, ce n’est pas qu’aux queers de faire tout le travail, non?