LÉA POOL

Cinéma des femmes

Julie Vaillancourt
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LÉA POOL

Après des décennies à réaliser des images en mouvement présentant des réalités féminines, voire un cinéma des femmes, Léa Pool remportait au Gala du cinéma québécois, le prix de la meilleure réalisation pour son plus récent opus La passion d’Augustine, sacré par le fait même, meilleur film de l’année. À l’occasion de cette remise de prix en mars dernier, j’ai eu l’occasion de m’entretenir brièvement avec la cinéaste.

La passion d’Augustine nous plonge au coeur des réalités changeantes de la fin des années 60, alors que le gouvernement du Québec instaure un système d’éducation publique, entérinant définitivement la séparation de l’Église et de l’État. C’est dans ce contexte de 1968 que mère Augustine (Céline Bonnier) se bat pour préserver son couvent près du Richelieu où elle transmet aux jeunes filles sa passion pour la musique. 
 
Sans conteste, ce scénario de Marie Vien et Léa Pool, évoquant des souvenirs nostalgiques auprès des baby boomers, fut un succès commercial dans les salles de cinéma du Québec. Succès populaire, de par le sujet, même si on sent l’écriture cinématographique de la réalisatrice, une écri-ture qu’elle a forgée au fil des décennies, à commencer par un cinéma d’auteur et de répertoire. 
 
D’ailleurs, comment la réalisatrice choisi-t-elle les sujets mis en scène? Ou est-ce les sujets qui la choisissent? « Oh, euh…les deux! Pour mes deux prochains films, c’est moi qui ai choisit les sujets et là ça fait deux ou trois films que le sujet me choisit! », explique Léa Pool. « C’est un peu un mélange des deux, et l’un nourrit l’autre, d’une certaine façon. »
 
En acceptant le prix du meilleur film pour La passion d’Augustine, la productrice Lyse Lafontaine, a d’ailleurs fait remarquer lors du gala télévisé que Léa Pool était « la première femme à remporter cette récompense - de la meilleure réalisation et du meilleur film- depuis la création du gala en 1999 ». C’est d’autant plus un honneur mérité pour la cinéaste, dont la première réalisation Strass café remonte à 1980. 
 
De ce fait, est-ce que la cinéaste constate une évolution, en ce qui a trait à la place des femmes en réalisation, dans le cinéma québécois? Et Léa Pool de répondre: « Je sens une évolution, mais elle n’est pas aussi grande que ce que j’aurais voulu… Je pense qu’il y a une plus grande place qui est accordée aux femmes, en grande partie par le travail des Réalisatrices Équitables, qui font un travail formidable. Je suis un peu une exception, mais la plupart (des femmes) ont encore des budgets beaucoup plus petits pour faire la même qualité de travail. Dans les festivals internationaux, c’est encore majoritairement des hommes (qui y sont présentés et honorés)…parfois une ou deux femmes à Cannes, quand y’a deux femmes, et c’est la même chose à Venise et à Berlin. C’est vraiment encore, un milieu extrêmement réservé aux hommes. Et plus tu vas dans des sphères hautes, plus c’est difficile. J’ai réussi à me faire une carrière, j’ai une carrière internationale, mais si je voulais viser le top au niveau international, ce serait encore plus difficile.?J’en suis persuadée.» 
 
Et est-ce nécessairement plus difficile lorsqu’on traite des thématiques lesbiennes et bisexuelles, à une époque où elles sont peu en vogues et visibles à l’écran? «Bien sûr», confirme la cinéaste. 
 
Si nous devons à Claude Jutra l’émergence du premier film gai québécois/canadien — avec À tout prendre — c’est à Léa Pool que sont redevables les premières émergences cinématographiques du lesbianisme dans le cinéma québécois avec La femme de l’hôtel (1984) et Anne Trister (1986). Bien entendu, ces premières représentations cinématographiques du lesbianisme, sont laco-niques et peu explicites, faisant davantage place à la féminité, par le biais de l’écriture féminine, des non-dits et de la bisexualité pour expliquer leur existence et ce, à l’image des représentations sociales du lesbianisme. Une (in)visibilité lesbienne qui découle d’une invisibilité sociohistorique. Comment exiger de voir sur pellicule, ce qui demeure caché socialement? Bien entendu, un film comme Lost & Delirious réalisé en 2001, par Léa Pool, sera nécessairement plus explicite sur le sujet. 
 
Sans conteste, Léa Pool a ouvert la voie à celles qui s’intéressent aujourd’hui à la mise en scène des réalités lesbiennes et aussi au cinéma des femmes en général, citons les Gabrielle Roy (1998), Emporte-moi (1999), La demoiselle sauvage (1991), Maman est chez le coiffeur (2008), ou encore le documentaire Le Ruban Rose (2011), des films qui traitent tous des réalités féminines dans divers contextes. 
 
D’ailleurs, Léa Pool est honorée dans plusieurs festivals de cinéma LGBT à travers le monde: « Je viens de recevoir un prix au Festival International de cinéma de Guadalajara pour mon implication dans le cinéma gai et pour avoir fait avancer ce cinéma », explique Léa Pool à propos du Prix Maguey Queer Icon reçu au Mexique, en mars dernier : « Et je vais avoir un hommage à Zurich pour les mêmes raisons », ajoute-elle. La réalisatrice d’origine Suisse s’en-volera pour sa terre natale en mai, afin de récupérer le Pink Apple Award au Festival de film gay et lesbien de Zurich, où une rétrospective de sa carrière sera présentée. 
 
Pour ses projets futurs, Léa Pool discute de son prochain film Et au pire on se mariera, une adaptation du roman de Sophie Bienvenu, qui raconte la vie d’Aïcha, une adolescente de 13 ans, amoureuse d’un homme deux fois plus âgé qu’elle. Un film plus dans la veine du cinéma d’auteur et de répertoire, qui risque de rappeler la signature d’Anne Trister, conclut la cinéaste. Sans conteste, un cinéma des femmes.