Campagne 2016 - Fondation Émergence

L'homophobie et la transphobie affectent tous les âges

Étienne Dutil
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veiller gai

À l’occasion de la Journée internationale contre l’homophobie et la transphobie, le 17 mai, la nouvelle campagne de la Fondation Émergence cible, plus spécifiquement cette année, la discrimination des aîné(e)s LGBT. Tout un défi en soi, vaste et plus complexe qu’on pense en raison, entre autres, d’une certaine forme d’homophobie intériorisée chez les anciens de notre communauté.

Claude Leblon
Claude Leblond
président de la Fondation Émergence
  
« La campagne de lutte contre l’homophobie et la transphobie 2016 de la Fondation Émergence veut mettre en lumière les réalités des personnes aînées lesbiennes, gaies, bisexuelles et transidentitaires (LGBT) en présentant le regard d’aîné(e)s LGBT, rempli de sérénité malgré l’homophobie et la transphobie qu’elles rencontrent dans leurs milieux de vie » explique Laurent Breault, responsable des communications.
 
« Chaque campagne cible une réalité LGBT et nous tentons de décliner toutes les situations de notre communauté en direction de la population en général afin de changer les cultures. La thématique des aînés LGBT est un domaine large. Mais on touche un tabou quand on parle de sexualité chez les “vieux” », admet Claude Leblond, président de la Fondation Émergence.
 
« Pendant les six années de développement du programme “Que vieillir soit gai”, nous avons constaté les nombreux préjugés sur l’âge d’or et que l’âgisme, la discrimination liée à l’âge, était fortement présent au sein même de nos communautés LGBT », complète Laurent Breault. « Les aîné(e)s LGBT font donc face à une double barrière qui évacue leurs identités et leurs histoires... »
 
« Afin de mieux cerner la problématique, la Fondation émergence avait alors mis en place une trousse d’outils à destination des intervenants (médecins, préposés, infirmiers, travailleurs sociaux, etc.) et diverses activités (vidéos, conférences, cours, témoignages, etc.) qui ont abouti, entre autres, à une Charte du bien-être des personnes aînées LGBT qu’a signée Marguerite Blais, alors ministre responsable des aînés », détaille Claude Leblond.
 

12e ou 14e Journée?

La Journée internationale contre l’homophobie et la transphobie a lieu le 17 mai de chaque année parce que l’homosexualité a été retirée de la liste des maladies mentales par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le 17 mai 1990. Initiée dès 2003 — et pour la première fois au monde — au Québec par la Fondation Émergence au Québec en 2003, la journée de lutte contre l’homophobie est devenue internationale il y a 12 ans sous l’égide d’IDAHO (International day against homophobia) en 2005.
 
 
La question — jamais posée — qui tue
Car c’est bien au cœur des institutions qu’il faut encore faire évoluer les comportements. Certes, de l’eau a coulé sous les ponts et les esprits se sont ouverts, mais la discrétion, voire le silence, reste souvent de mise dans les comportements autant des intervenants que des aînés eux-mêmes. Denise Veilleux se souvient encore avec tristesse de cette discrétion quasi discriminatoire du personnel de la maison de soins palliatifs où sa conjointe Diane (nom fictif) a fini ses jours il y a 17 ans.
 
« Diane est décédée une semaine après le vote sur l’union civile au Québec. Alors que la loi reconnaissait enfin notre statut de conjointes, j’ai réalisé que, dans ce havre de paix très attentionné, nous n’avions jamais été vues comme un couple. J’ai pourtant dormi dans la chambre?; j’étais là à toute heure du jour et de la nuit sauf quand je devais promener notre chienne. Le personnel des soins palliatifs nous a traitées comme des sœurs ou des cousines, mais pas comme des amantes. Ont-ils compris notre relation Diane et moi ? Personne ne m’a demandé qui j’étais par rapport à elle…»
 
 Les soins palliatifs sont considérés comme une alternative au décès à la maison, dont l’avantage essentiel consiste à apporter une assistance médicale à la personne souffrante, sans changer son quotidien. « “Êtes-vous depuis longtemps ensemble ?” : cette simple question nous aurait permis d’aborder plus clairement les attentes de Diane, l’entourer de souvenirs, de photos, d’objets et de messages d’amour implicites pendant ses derniers jour », rappelle Denise. « Mais on ne nous l’a jamais posée alors que j’entendais les préposés en parler librement avec les couples hétéros, et leur poser des questions à propos de leurs enfants, leurs familles, etc. C’est ce qui m’a le plus peinée. Je n’ai pas observé de rejet ni de commentaires contre les gais et lesbiennes alors que Diane était littéralement entre leurs mains, mais j’ai ressenti qu’il n’y avait pas d’attitude ouverte à propos de notre relation. »
 
Faire disparaître l’orientation affective?
Les personnes aînées LGBT ont connu la criminalisation, la pathologisation, et la condamnation religieuse de l’homosexualité et de la transidentité, qui sont à l’origine des préjugés et des stigmatisations qui persistent aujourd’hui, notamment dans le monde des aînés », reprend le président Claude Leblond. 
 
Retraité membre de l’ARC (Aînés et retraités de la Communauté), ancien administrateur culturel, Michel Beauchemin témoigne : «Avant sa mort à 77 ans en 2015, un de mes ex m’a désigné comme liquidateur parce qu’il avait caché son homosexualité à sa famille toute sa vie et qu’il voulait une personne de confiance pour exécuter ses dernières volontés telles qu’il avait vécu. Cette décision a surpris ses proches, car seule une de ses sœurs et son neveu, le fils de celle-ci, étaient au courant de son orientation depuis longtemps. Lors des cérémonies et des rencontres qui ont suivi son décès, un de ses frères, une belle-sœur aussi, et certains de leurs enfants sont venus me parler parce qu’ils voulaient en savoir plus de quelqu’un qui avait connu l’autre vie de leur oncle et frère.»
 
Des études sur les conditions de vie des aîné(e)s LGBT ont démontré qu’ils doivent aussi faire face à d’autres problèmes tels qu’un réseau familial moins important. Ils doivent souvent cacher leur orientation sexuelle et leur identité de genre pour éviter l’homophobie ou la transphobie de leurs pairs. «Parmi les autres pensionnaires, certaines femmes hétéros sont souvent les plus virulentes», commente Michel Beauchemin. «Notre communauté revient de loin. Elle a gagné durement ses droits», rappelle Denise Veilleux. «N’oublions pas qu’il y a quelques décennies à peine, les LGBT étaient la cible d’une chasse aux sorcières, et une escouade spéciale de la GRC était consacrée à la poursuite des LGBT.»
 

AIDE


• Ligne AAA (Aide Abus Aînés), 1 888 489-2287

• Gai Écoute 514 866-0103 (ou 1 888 505-1010 sans frais) Aide par clavardage — www.gaiecoute.org

• ATQ (Aide aux trans du Québec), 514 254-9038

(ou 1 855 909-9038 sans frais) www.atq1980.org

• Journée internationale contre l’homophobie
 
« Cessons de croire qu’on est invisible…»
En gérontologie, le gage d’un bien vieillir reste la famille et le réseau informel à savoir les enfants, les proches, les amis et, dans une certaine mesure, les collègues. Les LGBT devront donc toujours se poser cette question : peut-on compter sur la famille en cas de maladie ou de perte d’autonomie ? Et de quelle famille parle-t-on ici ? 
 
«Beaucoup de gais âgés s’enferment eux-mêmes dans ce silence au point de devenir une partie du problème », avance Michel Beauchemin. « Notre entourage le détecte, mais il n’en parle pas parce que nous n’abordons pas le sujet. Dans la famille de mon ami décédé, j’ai pu rencontrer son frère aîné et un neveu, retraité depuis, et tous les deux déploraient le fait que mon ami ait refusé de parler de sa vraie vie. À cause de ce silence, il s’est sans doute privé de moments très agréables auprès des siens. J’ai fait ma sortie dans la vingtaine et j’ai eu la chance de vivre dans une famille ouverte d’esprit qui m’a clairement dit : “on s’en doutait, mais comme tu n’en parlais pas, on n’en parlait pas !”», ajoute Michel qui conclut : «Cessons de croire qu’on n’est pas visible. Il faut afficher nos couleurs et oser s’affirmer pour réclamer nos droits. Après? So what! On verra bien...»

Des chiffres sur les LGBT
de 50 ans et plus

53 % vivent en état d’isolement
39 % ont déjà sérieusement pensé à s’enlever la vie

31 % connaissent des symptômes de dépression

21 % n’ont pas divulgué leur orientation sexuelle ou
identité de genre à leur médecin généraliste

 
«Certaines résidences pour aînés disent appliquer un code de déontologie inclusif, mais comme personne ne se plaint, “c’est qu’il n’y en a pas chez nous”, nous répond-on», relate Laurent Breault. Ce n’est pas parce qu’il y a un code de la route que tout le monde le respecte. «Rester neutre ne permet pas d’avancer», insiste Claude Leblond. «Un code de déontologie ne doit pas empêcher un affichage contre la discrimination afin de montrer aux pensionnaires, au personnel et aux visiteurs que dans ce lieu, on se préoccupe des aînés... dont les LGBT ! Nous invitons les institutions d’accueil à manifester des signes d’ouverture en habillant l’environnement d’affiches contre l’homophobie. Démontrer cette ouverture d’esprit ne peut qu’avoir un impact positif pour les usagers, LGBT ou pas, et les enfants LGBT ou issus de familles homoparentales, qui les visitent. »
 
homophobie.org