Réalités d’ailleurs

C’est comment être gai... en INDE

Samuel Larochelle
Commentaires
harman

Avec ses révolutions industrielles, son économie hyperactive et ses ambitions environnementales, l’Inde attire les regards du monde entier. Pourtant, les mentalités du deuxième pays le plus peuplé de la planète sont loin d’évoluer aussi rapidement que son poids sur l’échiquier mondial. Les problèmes sociaux sont majeurs, l’écart entre les riches et les pauvres se creuse et l’homosexualité est encore perçue comme une maladie, une excentricité ou une mauvaise habitude qu’on peut changer avec un peu de volonté, selon Harmandeep Sing, un homosexuel de 24 ans originaire de la province du Punjab. 

Même si l’Inde est surnommée «la plus grande démocratie du monde», la tolérance à l’égard des minorités semble fragile. «La vie religieuse, communautaire et familiale prime sur les libertés individuelles», explique Harmandeep. «Les homosexuels ouvertement affichés risquent d’être reniés par leurs proches. Les gens ne veulent pas être vus avec des gais, parce que c’est honteux. Et ils tournent en dérision les pays où les droits des gais sont reconnus.»
 
Peu importe que le prince Manvendra Singh Gohil soit sorti du placard en 2006, les membres de la communauté LGBT sont encore jugés et rejetés. «Certains gais partent à l’étranger pour vivre leur homosexualité, mais souvent sans le dire à leur famille. Plusieurs autres choisissent de vivre dans l’abnégation, de se marier et de se conformer à la volonté de la famille pour montrer de la gratitude et du soutien.» Un choix déchirant qui leur évite d’être violentés.
 
«Certains de mes amis ont été battus sévèrement, lorsqu’ils ont fait leur coming out ou que leur homosexualité a été découverte. Beaucoup de violence se passe dans les maisons en toute discrétion. À cause des tabous, du manque d’éducation et des mariages forcés, il y a beaucoup de viols et d’inceste commis sur des jeunes hommes et des jeunes femmes. Ces crimes ne sont pratiquement jamais dénoncés, parce que les victimes vivent dans la honte et parce qu’elles veulent sauver l’honneur de la famille.»
 
Perçues comme un crime depuis l’époque coloniale, les relations homosexuelles ont été dépénalisées en 2009 par la Haute Cour de New Delhi, avant de retrouver leur statut cri-minel en 2013, à la suite d’une décision de la Cour suprême. Cependant, la loi est mise en pratique en de rares occasions. «Récemment, une femme a dénoncé son mari en filmant ses ébats extraconjugaux avec un autre homme. Il a été reconnu coupable de relation charnelle contre la nature et a été emprisonné pour dix ans. Sinon, la police utilise surtout la loi comme outil de chantage auprès de la communauté gaie et pour empocher des pots-de-vin.»
 Harman
Fait encourageant : la RSS, une puissante organisation nationaliste hindoue, a annoncé qu’elle était favorable à l’abandon de la législation. Le parti au pouvoir reste cependant hostile à tout assouplissement de la loi. «Il n’y a presque pas de dialogue entre les activistes gais et les élus», affirme le jeune Punjabi. «Shashi Tharoor, un homme politique et un écrivain indien respecté, a tenté de faire entendre la cause au parlement, mais les dirigeants lui ont ri au nez. En politique comme dans le reste de la société, les revendications de la communauté LBGT sont tournées en ridicule.» L’Inde est donc loin de légaliser le mariage gai et l’adoption par des parents de même sexe.
 
Tout de même, les autorités ne bloquent pas les applications de rencontres comme Grindr. « Ces applications permettent aux gais de sortir de l’isolement. Mais la plupart des utilisateurs ne sont pas out. Ils utilisent de faux profils ou des profils sans photo pour ne pas être reconnus. Les rencontres sont difficiles, parce que les jeunes ne quittent presque jamais la maison familiale avant le mariage. Et comme toute la famille vit sous un même toit, il est très rare d’avoir son intimité. »
 
Parlant de famille, Harmandeep est sorti du placard il y a trois ans, alors qu’il vivait chez son oncle au Canada. « L’incompréhension fut plutôt généralisée. Dans ma famille en Inde, on croit encore que je ne suis pas marié, parce que je suis impuissant. Quand j’y suis retourné en 2014, on a tenté de me faire voir un docteur qui “guérit” les gais avec du Viagra. On m’a aussi offert de m’acheter un dildo, si j’acceptais de me marier à une femme! » Convaincu que ses parents l’aiment malgré tout, il tente d’analyser la situation avec un minimum de perspective. « C’est difficile pour eux de m’imaginer mener une vie ouvertement gaie, parce qu’ils ne connaissent pas cette réalité. Pour eux, c’est une honte qui ne doit pas être révélée au grand jour. En plus, je sais qu’ils font face à des pressions de la communauté qui se demande pourquoi je ne suis pas marié. Étant enfant unique, je me sens responsable et je trouve cela difficile de les décevoir.»
 
Malgré tout, ses proches ont rencontré plusieurs fois son fiancé québécois, qui est dans sa vie depuis 2013. « Ma famille sait que nous sommes en relation, mais ce n’est pas un sujet dont on peut discuter ouvertement. Par respect pour les gens qui nous accueillent, nous sommes toujours très discrets. Il serait impensable de démontrer de l’affection en public. Et lorsqu’il me visite, David se fait demander au moins deux fois par jour pourquoi il n’est pas marié! » 
 
Très lucide sur la perception des gais dans son pays, le jeune homme n’en demeure pas point optimiste. « Même si l’homosexualité est encore un crime, il y a un mouvement d’acceptation dans les grandes métropoles comme Mumbai et Delhi. Les clubs gais sont très rares ou ouverts seulement le weekend, mais certains établissements hétéros ont des soirées spéciales conçues pour la clientèle gaie. La population indienne est jeune, dynamique et plus ouverte sur le monde. On peut espérer un changement des mentalités à moyen terme. »