Évolution du cinéma queer

Entre marginalité et grand public

Samuel Larochelle
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the children

En 1951, Alfred Hitchock évoquait l’homosexualité avec deux personnages masculins très élégants qui se parlaient d’un peu « trop près », dans Strangers on a train. Un demi-siècle plus tard, les amours interdites de cowboys se sont retrouvées au cœur de Brokeback Mountain, la sexualité lesbienne s’est révélée très frontale dans La vie d’Adèle, alors que CRAZY est devenu le film le plus récompensé de l’histoire du cinéma québécois. Chronologie d’une évolution. 

CRAZYEn raison de la censure exercée par le Code Hays de 1934 à 1966, Hollywood n’avait pas la possibilité de mettre de l’avant des sexua-lités et des genres non normatifs de façon explicite. Les gais, bien que représentés de manière indirecte, ont souvent été associés à des personnages féminins, androgynes ou extravagants. De plus, les homosexuels avaient une aura particulièrement négative. « Dans le film noir, le personnage gai masculin était fréquemment un tueur psychopathe empreint de folie », révèle Julie Beaulieu, professeure à l’Université Laval. Dans Children’s Hour (1961), où il est question d’amour lesbien, l’une des deux femmes se suicide, alors que dans The Fox (1967), le personnage le moins normatif sera puni. 
 
Avec la révolution des mœurs, les années 70 ont marqué un tournant. D’abord, chez les critiques. « On a commencé à fouiller le passé pour vérifier si certains personnages peuvent être qualifiés d’homosexuels, affirme la professeure. On a longtemps su que ça existait, mais on n’avait pas les mots pour le dire et pas nécessairement envie d’étudier cet aspect du cinéma. » Même chose en  Strangers on a Trainproduction, avec l’émergence d’un cinéma homosexuel plus affirmé dans les documentaires, les films expérimentaux et indépendants. «Les membres de la communauté se sont rebellés contre les stéréotypes et voulaient présenter ce qui se passait depuis l’intérieur, ajoute-t-elle. Ils voulaient se mettre à l’écran, se reconnaître, se définir. À l’époque, on montrait l’intimité de manière frontale. Pas pour émoustiller, mais pour ramener les spectateurs à la réalité. »
 
La culture mainstream s’est elle aussi intéressée à Boys in the Bandl’homosexualité. « Dans Boys in the Band, tous les personnages principaux sont gais, relate Julianne Pidduck, professeure à l’Université de Montréal. On jouait encore avec les stéréotypes, mais dans une exploration plus directe. » Peu à peu, les vedettes ont commencé à se prêter au jeu. En 1980, Al Pacino interprétait un détective qui cherchait un tueur en série d’homosexuels dans Cruising. Il infiltrait le milieu en s’habillant de cuir et on percevait un flou autour de son identité sexuelle. 
 
Durant les années 80, l’accès facile à la vidéo Béta et VHS a permis la réalisation de films à peu de frais, ce qui a ouvert la voie au cinéma lgbt autonome et très politisé (on critiquait entre autres l’inaction des gouvernements sur la question du sida), ainsi qu’aux festivals de cinéma lgbt, dont Image+Nation à Montréal.
 
La fin du 20e siècle a été marquée par des productions de Gus Van Sant (My Own Private Idaho) et de Todd Haynes (Poison), deux cinéastes à la limite du cinéma underground et populaire. « Leurs films sont des œuvres de qualité qui abordent des enjeux éthiques plus complexes. Mais ils étaient My Own Private Idahosurtout accessibles dans les festivals lgbt et via une distribution indépendante qui visait un marché de niche », souligne Mme Pidduck. 
 
Le grand public s’est davantage intéressé à la cinématographie queer au début du deuxième millénaire, avec des œuvres comme Far From Heaven de Todd Haynes (2002), CRAZY de Jean-Marc Vallée (2005) et Brokeback Mountain d’Ang Lee (2005), qui a mérité 3 Oscars et récolté 170 millions $ au box-office mondial. « Brokeback Mountain est un film important pour la représentation de l’homosexualité à l’écran, car il est campé dans une certaine tradition western où l’on montre une histoire d’amour homosexuelle, explique Julie Beaulieu. Le film a rejoint et touché le grand public. »
 
Bien qu’on ait eu droit à plusieurs films lgbt au retentissement majeur depuis (Milk, A Single Man, Laurence Anyways, The kids are all right, I Love You Phillip Morris, Pride, La vie d’Adèle, Carol, The Danish Girl, etc.), Julie Beaulieu a le sentiment que la télévision aborde davantage les thématiques queer. « Avec Will and Grace, Queer as folk, The L World, Looking et Transparent, j’ai  Brokeback Mountainl’impression que la communauté est davantage mise à l’avant-scène au petit écran. J’ai l’impression que le cinéma queer est encore séparé de la grande histoire du cinéma. »
 
D’autres reprochent au cinéma lgbt d’offrir quelques bijoux et quantité de films de série B. « Il y a effectivement plusieurs petits films de genre aux histoires assez connues et moins complexes, mais ça demeure un phénomène intéressant, soutient Julianne Pidduck. Il y a un grand intérêt dans la communauté lgbt pour des films légers avec des beaux garçons et des belles filles. Au fond, n’ont-ils pas droit au même divertissement confortable et peu complexe que les hétéros à l’occasion? »