Au-delà du cliché — Questions d’identité

Homophobie en plein vol : pourquoi personne n’a aidé mon ami?

Samuel Larochelle
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Samuel Larochelle

Mon ami Jules est le genre d’homme à qui on ne peut refuser un sourire, le genre de grand ours réconfortant dont les câlins redonnent foi en l’humanité et le genre de gars qui s’ennuyait tellement de son amoureux qu’il a regardé une photo d’eux, en attendant que son avion décolle. Une image où son copain lui donne un bisou sur la joue, alors qu’ils sont tous deux sur la plage en maillots de bain. Un cliché qui a poussé son voisin de siège à exiger qu’il range sa «pornographie homo-sexuelle» en criant assez fort pour que tout le monde, passagers et membres de l’équipage, entende le cœur de mon ami se crisper sous le poids de l’humi- liation.

Jules a tenté de s’expliquer, abasourdi par les accusations, cherchant ses mots, son souffle et son courage pour convaincre son voisin, l’hôtesse de l’air et tous les passagers qu’il n’était pas en train de regarder de la « porn ». Pantois, ils l’ont tous observé se débattre comme un poisson sur un sol rocailleux, quand il a compris qu’aucun siège n’était libre et qu’il ne pourrait pas s’éloigner de son agresseur sans que quiconque ne lui offre le sien. Une proposition qui n’est jamais venue…
 
Est-ce par manque d’empathie envers mon ami, un étranger, faussement accusé? Ou par crainte d’être assis aux côtés d’un être ignoble? Je ne sais trop. Ce que je sais cependant, c’est qu’il est totalement inacceptable de rester de glace devant de tels agissements. Sachant que des passa-gers acceptent régulièrement de changer de siège pour réunir une famille, je ne vois pas pourquoi personne n’a osé défen- dre Jules ou simplement lui offrir son siège!
 
Je sais également que la compagnie aérienne a le devoir de protéger ses clients. Si certains avions ont déjà atterri en plein parcours pour se débarrasser d’un élément perturbateur, afin d’assurer la sécurité et le confort de tous, comment se fait-il qu’aucun employé n’ait tenté de trouver une solution? Au final, Jules a dû passer des heures à quelques centimètres de cet homme horrible… et ma vision idéaliste du monde aéronautique a été ternie.
 
Depuis mon premier décollage, les aéroports et les avions sont pour moi synony-mes d’apaisement et de sécurité. À la seconde où je franchis les douanes, je ne suis pas tant interpellé par les produits hors-taxes de la zone internationale, mais par le sentiment de mettre le pied au « pays de nulle part », ce territoire neutre où les lois du pays dans lequel se trouve l’aéroport ne s’appliquent pas. Comme si cet espace « sans » frontière était un lieu dénué des travers culturels, des intolérances et des dangers du monde extérieur. Un espace-temps aseptisé de tout conflit entre les nations et les individus. 
 
Malgré les désagréments associés aux déplacements en avion (retards, bagages perdus, nourriture douteuse, voisins malodorants/bruyants/trop larges, télévisions défectueuses, manque d’espace pour mes jambes de géant), je ressens un profond soulagement dès que j’y prends place. Chaque fois, j’ai l’impression que pendant quelques heures, des hommes et des femmes devront se côtoyer sans égard pour leur race, leur genre, leur religion ou leur orientation sexuelle, se résumant par leur état «d’humains en transition», avec les mêmes besoins fondamentaux : de l’air, de la nourriture, de l’eau, de l’espace et du respect.
 
Plusieurs décennies après que la société a compris qu’il était inconcevable de séparer les Noirs des Blancs dans les transports en commun, j’espère que les lgbt ne devront jamais, eux, s’isoler et se rabattre sur les compagnies «lgbt friendly» pour découvrir les beautés du monde. Je suis absolument ravi d’apprendre que de nombreuses entreprises d’aviation soutiennent la communauté avec des stratégies marketing ouvertement inclusives : célébration de mariage gai en plein vol, avion symboliquement repeint en rose, hôtesse de l’air drag queen, collaboration avec des organisations lgbt, promotion des événements et des destinations «gay friendly», engagement clair pour l’égalité des droits. Elles seraient bien folles de se passer des consommateurs lgbt, eux qui dépensent plus de 200 milliards $ par année en touris-me seulement. Dommage, toutefois, de savoir que parmi ces compagnies d’aviation officiellement en faveur de l’égalité lgbt se trouve celle dont les employés n’ont pas levé le petit doigt pour aider mon ami, il y a quelques semaines…
 
Bien que Jules ait choisi de ne pas porter plainte contre la compagnie, pour des raisons qui lui appartiennent, j’encou-rage toute personne, lgbt et alliée, à dénoncer, défendre et condamner ces gestes. Parce que ne rien dire, c’est un peu approuver.