Par ici ma sortie — nous et la société

Ce corps qui nous abandonnerait avec l’âge

Denis-Daniel Boullé
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Denis Daniel Boulé

L’autre jour, en allant acheter mon paquet de cigarettes, la vendeuse m’a accueilli par un «salut, jeune homme». J’ai failli m’évanouir, et je lui ai demandé d’appuyer sur rewind, ce qu’elle a fait sans problème. Cela faisait des années qu’on ne m’avait pas salué avec un «jeune homme» à la clef. 


Ce sont les autres qui nous font remarquer que nous avons vieilli. Des petites phrases, pas bien méchantes, mais qui nous rappellent la place où nous nous trouvons sur le continuum d’une vie. Des À ton époque…, ou encore Quand tu étais plus jeune…. On nous appelle «Monsieur» pour nous servir avec force du respectueux vouvoiement. Il suffit de se planter devant notre miroir fidèle de la salle de bain pour constater que, oui, le temps est un grand sculpteur et qu’il ne nous a pas oubliés. Sans oublier les petites si-tuations où notre corps se la joue sur un mode slow, et les articulations qui font leur travail mais on sent que l’enthousiasme n’est plus là. Un exemple? Quand je dois lever la patte pour m’asseoir à l’arrière de la moto de mon voisin, ami et collègue, Michel Joanny Furtin, la fameuse patte rechigne à jouer le grand écart. J’ai beau me répéter que passé 25 ans, le corps n’en fait qu’à sa tête. Me rappeler que la lutte contre les inscriptions du temps sur et dans le corps est perdue d’avance, que c’est naturel, il m’arrive quand même de chialer (et ça je sais très bien le faire) sur les affres que le corps commence à m’imposer. 
 
Jusque-là, il n’y a rien de spécifiquement gai, les hétéros, hommes et femmes, vivent ces mêmes changements. Mais est-ce que les gais l’acceptent plus facilement. S’ingénient-ils à retarder ou non l’obsolescence programmée? Et si oui pour quoi? 
 
À ma connaissance, peu d’études ont été menées sur le sujet. Il y a peu, quelques années tout au plus, j’ai dû m’intéresser au vieillissement LGBT, et donc me suis tapé la littérature sur le sujet. La plupart des ouvrages sérieux, aux accents so-ciologiques, s’intéressait aux conditions sociales du vieillissement des minorités sexuelles. En gros, si nous avions plus de risques d’être discriminés avec l’âge que nos pairs hétéros ? Mais une de mes questions d’apprenti-chercheur était : à quel âge est-on vieux ou considéré comme tel quand on est gai ? Pas selon les grilles du corps médical, du monde du travail ou autre institution qui nous classe depuis le berceau jusqu’au cercueil en classe d’âge, en génération X, Y, Baby Boomers… mais selon chacun. Au hasard des lectures, et sans que cela ne fasse partie du corpus de questions des chercheurs, je lisais des réponses de gais qui ne cessaient de me surprendre. «À 35 ans, on est vieux dans le milieu gai», ou encore «Je vais dans les saunas parce qu’à 45 ans on ne pogne plus dans les bars», ou encore «Si je veux avoir du sexe, je paie un prostitué parce qu’à 50 ans, qui voudrait encore de moi». Ces répondants étaient célibataires. Peut-être que pour les gais en couple, le vieillissement et celui du corps se pose différemment. Mais pour ces gars, le fait de ne plus «pogner», de n’avoir plus le corps, le visage, l’allant des moins de trente ans, de ne plus séduire était le signal qu’ils étaient hors jeu, has been, bons pour la casse, ou encore devant se contenter d’expédients sexuels visiblement peu épanouissants. 
 
Bien sûr, je vous entends déjà, lors d’une pause publicitaire entre deux émissions animées par Éric Salvail, feuilletant d’un œil, soi-disant distrait, votre revue gaie préférée, que vous n’êtes pas comme cela, que vous assumez super bien votre soixantaine finissante ou votre quarantaine débutante, que tout ceci est bien superficiel. Que nenni aurais-je envie de vous dire, et je le dis, car, si c’était le cas, les salles de gym perdraient un quart de leur clientèle, les chirurgiens esthétiques et autres spécialistes de tout poil casseraient les prix ou multiplieraient les promotions. Et ne nous réfugions pas trop vite derrière les hommes hétéros qui eux aussi participent au jeunisme comme les femmes. Le corps en forme, athlétique, la disparition des rides, ou encore la préservation de l’élasticité de la peau, ce n’est pas seulement pour une question de santé et de participation à l’équilibre budgétaire du ministère de la santé. Non, mais pour être encore consommable ou consommateur sur le marché de la baise. Est-ce que c’est normal ? Je laisse le soin à tous les « logues » de la santé mentale d’y répondre. 
 
Mais si l’on prend un peu de recul sur cet a priori qui voudrait que les gais n’aimeraient pas vieillir, et qui auraient la séduction et le sexe comme étalon pour mesurer le vieillissement, je peux en rassurer quelques uns, je n’ai pas arrêté de « pogner » parce que j’ai eu cinquante ans. Et c’était un peu même mieux que dans ma quarantaine, même si beaucoup moins que dans la vingtaine. Je ne m’entraîne pas, je fume comme un pompier, et n’ai recours à aucun artifice pour paraître plus jeune. Ne m’écrivez pas que ça se voit, je le sais. Ne me demandez pas mon secret non plus. Je n’en ai pas. Alors ? Je n’en sais rien et suis le premier étonné. Je dirais simplement, la vie, le hasard des rencontres, etc.
 
Reste une chose qui me tracasse et dont je n’ai pas la réponse non plus. Pourquoi dans nos désirs de partenaires, sommes-nous attirés par des plus jeunes? Il y a des tas de gais célibataires qui arrivent à l’aube de la soixantaine et rares sont ceux qui se matchent entre eux. Un partenaire aussi «âgé» que nous, nous renverrait à notre propre vieillissement, genre miroir notre propre déconfiture? Un partenaire plus jeune nous redonnerait l’illusion de notre propre jeunesse comme stratégie d’évitement pour ne pas affronter la réalité ? Ou ne chercherions pas des preuves tangibles que nous sommes encore dans la course ? Je n’ai pas de réponses. 
 
En attendant, je me suis habitué à être invisible dans les bars, je me suis habitué au 2e pli sous les fesses, et suis même passablement heureux de n’être plus dans cette game-là, jeu dans lequel j’excellais (je plaisante), il y a… des siècles. J’ai un peu moins le sentiment de perdre mon temps, d’être plus centré sur l’essentiel et de lever le nez aujourd’hui sur le superficiel. Tout cela ne m’empêche pas encore de faire des rencontres et plus si affinités. Je parle de cul bien entendu. 
 
Et ne me dites pas que la jeunesse, c’est la jeunesse du cœur avant tout. À moins de me promener avec une échographie de mon muscle cardiaque autour du cou, je ne vois pas comment la vendeuse ou le vendeur s’en apercevrait au premier coup d’œil quand je vais acheter mon paquet de cigarettes. Prochaine chronique : les relation intergénérationnelles.