l’amour c’est la guerre!

Vélove

Frédéric Tremblay
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Frederick Tremblay

Il y a maintenant presque trois ans que Valentin est installé au Québec. Il est arrivé un beau soir de juin, retrouvant à l’aéroport l’ami parisien qui l’avait convaincu de continuer ses études dans la Belle province. Il a séjourné chez lui un moment, le temps de magasiner un appartement, de signer un bail et d’emménager officiellement le 1er juillet.

Son été s’est passé à merveille, son automne aussi. La température, bien que très différente de celle de Paris, lui convenait tout à fait. Puis est arrivé son premier hiver. Il a vite compris pourquoi Voltaire n’avait su voir du Québec que la neige : c’est qu’elle cachait tout le reste. Il a passé toute la saison enfermé, emmitouflé dans les couvertures et ne sortant presque plus, lui pourtant si sociable et fêtard. Son premier printemps a été une véritable renaissance; il est redevenu le Valentin qu’il avait toujours été. L’hiver d’après, il est préparé autant mentalement que physiquement. Au lieu de se laisser maitriser par la neige, il s’est dit qu’il l’attaquerait de front. Il l’a fait d’une manière encore plus agressive que beaucoup de Québécois de souche, c’est-à-dire un guidon sous la main et une pédale sous le pied. Il a été charmé par le récit de ces cyclistes éternels qui n’ont pas froid aux yeux et ne s’en laissent pas imposer par la saison, et il s’est dit qu’il devait bien relever le défi. Cet hiver s’est passé à merveille, celui d’après aussi. Le vélo le rendait fier de braver les intempéries, le gardait mince, musclé et en forme, et lui évitait d’être esclave des horaires castrateurs du transport en commun. En plus, les hôpitaux offraient aux résidents des casiers individuels pour ranger leur monture. Que pouvait-il demander de mieux?
 
Ce printemps sera donc son troisième passé à Montréal, et même si la fonte des neiges ne représente plus pour lui la fin d’un long chemin de croix, il ne l’apprécie pas moins. Il peut recommencer à faire de la vitesse et des mouvements risqués que les chaussées glissantes le dissuadaient de tenter. Libéré de sa tuque, de sa cagoule, de son manteau, de ses gants et de ses bottes, il retrouve cette légèreté du voyage qu’il a presque oubliée. À son plus grand malheur, d’autres aussi la redécouvrent, et en masse. Les milliers de cyclistes qui ont remisé leur vélo pour l’hiver le ressortent tous d’un coup : du jour au lendemain, ce sont de véritables armées de deux-roues qui envahissent les pistes cyclables de la ville. Valentin est exaspéré par leur lenteur et décide la plupart du temps d’emprunter de plus petites rues, quitte à devoir slalomer entre les voitures stationnées et circulantes. 
 
Pour se rendre de son logement du Plateau à l’Hôpital Sainte-Justine, où il travaille pour quelques mois, il préfère les sens uniques cossus d’Outremont à la grande piste cyclable de Côte-Sainte-Catherine. Peu lui importe d’être klaxon-né à intervalle régulier quand il roule dans le sens contraire : il les entend à peine, sa musique à fond dans ses écouteurs, trop occupé à admirer l’esthétique de l’architecture du quartier. Ce lundi matin-là, il est particulièrement distrait, repensant à son one-night du samedi, se demandant s’il tient assez à le rappeler… et il passe près d’entrer en collision avec un autre cycliste. Heureusement que les deux freinent juste à temps pour éviter l’impact – vu leur vitesse, il aurait surement abimé autant d’os que de rayons. L’autre conducteur lui jette un regard ulcéré, et Valentin accepte le blâme en faisant la moue et en lançant un « Désolé! » repentant. Le cycliste repart avec un haussement d’épaules méprisant. Valentin reste au coin de la rue un moment. Son cœur bat à tout rompre : pas tant à cause de l’évènement qui vient de se dérouler, mais bien plus à cause de la beauté de celui qu’il a failli renverser. Il ne l’a vu que quelques secondes, et pourtant il se sent déjà sous le charme. Il croise les doigts dans l’espoir de retomber sur lui – au sens figuré.
 
Son souhait est vite exaucé : dès le lendemain, à quelques minutes du lieu de leur presque-accident, il le voit tourner devant lui sur la rue qu’il est en train de suivre. Il accélère pour le rattraper et, au moment de le devancer, il le regarde du coin de l’œil avec un sourire goguenard. L’autre, piqué, accepte l’offre de course et accélère encore plus pour revenir en avant. Valentin le laisse s’échapper.
 
Pendant près de deux semaines, ils jouent à ce jeu de chat et de souris version vélo. Les feux de circulation leur sont autant d’armes : si l’un s’y arrête pour laisser galamment passer l’autre, c’est pour mieux le laisser en plan au prochain en ignorant la lumière rouge. Valentin note chaque nouvelle intersection où il le croise : de cette manière, il reconstitue lentement mais surement son itinéraire matinal quotidien. Plus il le suit longtemps, plus il peut admirer sa grâce, son énergie… et ses fesses aussi, il doit l’avouer. Il considère qu’il a assez clairement signifié son intérêt, mais n’est pas certain de pouvoir considérer l’attitude de l’homme, son air à la fois amusé et arrogant, comme des preuves d’une quelconque forme de désir à son égard. Peut-être n’est-il même pas gai au fond. Un soir qu’il s’endort difficilement, il réfléchit à la situation et décide que l’attente a assez duré. Il utilise les parcours des lundi, mardi, mercredi et jeudi pour le suivre subtilement et, par étapes, il réussit à trouver où il se rend. Le vendredi matin, il part plus tôt pour y arriver avant lui. Il s’installe à une table du café où l’autre travaille très probablement. Quand il y entre, il cache difficilement sa surprise de voir Valentin. Ce dernier, fier de son effet, le déstabilise encore plus en le fixant franchement dans les yeux. Il écrit sur une serviette de table : « Dr Valentin Larochelle », ajoute son numéro de téléphone et s’en va.