Flirts au féminin - Fiction

Drugstore

Christine Berger
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Christine Berger

Les terrasses de la ville étaient bondées de pichets de bière, de sangria de toutes les couleurs et de cendriers aux allures de poutine toute garnie.

De mon côté, je consacrais l'essentiel de mon temps à un stage d'études dans un journal de quartier. Un jour, la rédaction d'un article m'a menée dans une exposition photo. L'artiste avait capturé l'image vaguement léthargique d'un container gris-rouille échoué sur l'ile de Baffin. Cette oeuvre se présentait à moi comme un vif écho de ma vie amicale, sentimentale et sexuelle. Scandalisée, j'ai alors décidé qu'il était temps de passer à l'action.
 
La rédactrice en chef du journal de quartier était lesbienne. Elle m'avait questionnée: est-ce que j'avais un chum? Non. Est-ce que j'avais une blonde? Non. Tout ce que j'avais, c'était ma gourde d'eau Saputo, un vieille bécane, une paire de faux Converse troués, un Motorola razr rouge et un paquet de Accord dans mon sac-à-dos. 
 
C'était la première fois qu'on me demandait si j'avais une amoureuse et j'aurais voulu pouvoir formuler une réponse plus satisfaisante qu'un adverbe. J'aurais aimé répondre oui, elle s'appelle Mireille et elle est Inuit. Ou alors non, mais j'ai une amante, elle habite dans la Petite-Italie. Mais la réalité était que je n'avais ni blonde ni amante car mes tentatives de séduction auprès des femmes étaient plus stériles que ma grand-mère, ménopausée depuis trente ans, ce qui nous menait alors à une ferti-lité des années 70. 
 
Ainsi, le temps était officiellement venu de passer à la vitesse supérieure. Cependant, dans ce temps-là, je n'avais que deux références lesbiennes: la rédactrice en chef du journal de quartier et la vieille tante Thérèse, qui était morte dix ans plus tôt et dont on venait de m'apprendre l'homosexualité. Cet apport dans ma quête était aussi sec qu'un sac de nouilles ramen.
 
Mon amie Marge, qui constituait l'essentiel de mon lamentable réseau social, m'avait suggéré d'afficher mon homo-sexualité en portant un bracelet aux couleurs de l'arc-en-ciel, mais j'avais autant envie de faire ça que de me faire tatouer un tribal au milieu du visage. De toute façon, mon ignorance, mon manque d'expérience et ma naïveté me menaient à croire que je finirais par rencontrer une femme en traînant dans Le Village. Selon mes recherches, c'était au Drugstore que ça se passait; c'est donc 
devenu mon quartier général.
 
Marge ne pouvait presque jamais m'accompagner car elle venait de démarrer son entreprise de stores verticaux et ça lui prenait tout son temps. Je passais la majorité de mes soirées seule accoudée au bar de la terrasse du toit du Drugstore; je faisais comme si j'étais là par hasard, à boire des bières. J'étais une voyageuse sans attaches, une journaliste en recherche de sujets, une junkie en perte de repères. Je fumais mes Accord.
 
Le vingtième soir, j'ai croisé le regard d'une jolie fille qui faisait partie d'un groupe que j'apercevais souvent. Ses cheveux étaient toujours tirés au fer plat et elle ne portait que des t-shirts blancs. Très blancs ; elle devait encore habiter chez sa mère. Elle est venue me déclarer qu'elle ne croyait pas que je sois une vraie lesbienne; à son avis, je n'étais qu'une vieille hippie. J'avais 21 ans, et mon âge est ce que j'ai trouvé de mieux à commenter. Elle s'est alors jetée sur moi comme Aladin sur un morceau de pain, elle m'a mordu les lèvres et ça m'a électrifiée. Puis, sa gang est venue la chercher. Avant de se faire emporter, elle a eu le temps de glisser sa main dans la poche arrière de mon pantalon, puis elle a disparu à l'horizon et je me serais crue dans un film mettant en vedette Keanu Reeves ou encore dans Autant en emporte le vent. 
 
La fille avait laissé son numéro dans ma poche. Émue, je suis entrée à l'intérieur du Drugstore et j'ai demandé une autre pinte de bière. Puis, dans un élan d'une incongruité aussi phénoménale que mon sens du rythme, je me suis retrouvée sur la piste de danse. Selon toutes hypothèses, quelque chose frappait chimiquement très fort dans mon cerveau. Peut-être une surdose d'émotions.
 
Portée par une effervescence qui pouvait laisser croire que le Drugstore avait pris possession de mon corps, je me suis déhanchée presque jusqu'à la fermeture du bar. Après ma troisième chute sur le plancher, j'ai décidé de rentrer chez moi - loin - à pied. 
 
Sur le boulevard De Maisonneuve, une Hyunday Accord a ralenti à ma hauteur. Le conducteur, un trentenaire athlétique au teint basané, m'offrait de me raccompagner à mon domicile. J'ai d'abord refusé mais j'étais éreintée et sa voiture était de la même marque que mes cigarettes donc lorsqu'il a insisté j'ai fini par accepter.    
 
Sur le chemin du retour, ce gentleman s'enquérait de ma vie. Notre conversation se formait sur le même modèle conceptuel qu'un vidéoclip des années 90. Il me demandait pourquoi je rôdaillais seule en pleine nuit. Soudainement en larmes, je lui révélais tout: j'avais l'air d'une vieille hippie, j'étais homosexuelle, j’avais froid et ma vessie menaçait d'éclater. De son côté, il était pompier. Il 
me confiait qu'il aimerait bien me regarder uriner. J’essayais de le contenter en lui 
offrant de m’observer me moucher. À la fin, j’acceptais de lui laisser mon numéro de téléphone pour le remercier de m'avoir raccompagnée. 
 
Le lendemain, j'ai tenté de contacter la jeune fille semi-détraquée qui m'avait quand même plu, mais elle m'avait donné le numé-ro de téléphone d'une résidence pour aînés. Dans un autre ordre d'idées, mon bienfaiteur m'envoyait en rafale une série de photos de son sexe bandé. C'était si énorme que j'en ai échappé mon Motorola dans une flaque d'eau. Quel malheur! J'éprouvais plus que 
jamais des problèmes de réseau.