Au-delà du cliché — Questions d’identité

« Après 20 ans, chez les gais, tu n’existeras plus… »

Samuel Larochelle
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Samuel Larochelle

Jonquière, rue Mgr Bégin, soir d’hiver 2004, j’accompagne ma meilleure amie dans un party chez le seul gai que je connais. Après 17 années passées en Abitibi à ne croiser aucun gai affiché, je réalise avec déception que mon nouvel univers ne déborde pas de jeunes homosexuels, tel qu’on pourrait l’espérer d’un programme de communications. Bien que dénué de modèle et de références, mon instinct me crie de ne pas croire un mot de ce presque trentenaire qui me conseille de profiter des trois prochaines années de ma vie. Après quoi, selon lui, je me délesterai du seul élément digne d’intérêt pour notre communauté : de la chair fraiche.

Malgré mes efforts pour exprimer mon incrédulité, ses paroles se sont glissées dans mon inconscient, au point de me faire craindre mes 20 ans. Appréhen-dais-je cette nouvelle décennie parce que je n’avais encore jamais embrassé qui que ce soit, me laissant ainsi croire que mes belles années étaient terminées avant qu’elles aient commencé? Ou étais-je simplement troublé par mon entrée dans la vie d’adulte? Peu importe. Mon vingtième anniversaire a été à ce point mémorable que j’ai commencé à voir le vieillissement comme une source de bonheur pétillant. Un principe qui m’a suivi jus-qu’à ce que mes 30 ans approchent… 
 
Au moment d’écrire ces lignes, cinq jours me séparent de cette nouvelle étape. Je suis nerveux, mais sans trop savoir pour-quoi. Évidemment, la vie m’a prouvé que l’homosexuel blasé de Jonquière avait tort. Ma vingtaine a été suffisamment occupée par la gent masculine pour démontrer que je pouvais attirer l’attention après 20 ans et j’ai compris que les gais ne se résumaient aucunement à leurs histoires de cul. Le problème n’est pas là, mais plutôt dans notre société où règnent la jeunesse, la beauté et la performance. Trois «valeurs» fondamentales dans l’esprit de plusieurs membres de la communauté gaie. 
 
Bien que je sois fier du chemin que j’ai parcouru (un sentiment qui vient uniquement en acceptant les effets du temps) et que l’idée de taire mon âge est pour moi synonyme d’un manque d’authenticité, je demeure un humain influencé par son environnement. Non pas que je cours après les p’tits jeunes pour me prouver que je ne suis pas « fini » (au contraire, la majorité des hommes qui attirent mon regard ont mon âge ou comptent quelques printemps de plus au compteur), mais j’ai l’impression de vouloir dégager une image juvénile le plus longtemps possible. J’aime être perçu comme un homme au tempérament rafraichissant, branché sur l’action, capable de soulever des montagnes et d’accomplir tout ce qu’il désire. Je suis soulagé de constater l’absence de rides sur mon visage et de cheveux gris dans ma chevelure abondante. Et je me plais à croire que mon allure, ma candeur et mon exubérance peuvent encore con-vaincre certains yeux naïfs que j’ai 25 ans... Comme si cette perception exté-rieure me gardait vivant et me tenait loin des gens aux regards éteints, qui ont l’air d’avoir 15 ans de plus que leur âge. 
 
Pas que je considère que les personnes plus âgées que moi aient moins à offrir, mais mon cerveau semble avoir été formaté pour courir après MA jeunesse éternelle. Et ce, malgré les signes évidents de vieillissement. Je n’ai plus la récupération d’autrefois. Je crains comme la peste les nuits de trois heures qui me détruisent l’existence. Et, malgré les heures que je consacre chaque semaine à l’activité physique, j’assiste avec désolation à l’empâtement de mes poignées d’amour et à l’incapacité de manger n’importe quelle horreur sans que mon estomac me le fasse payer. 
 
Soyez rassurés, je suis parfaitement conscient de mes contradictions. Plus je les apprivoise, plus je réalise que ma trentaine sera l’occasion de m’offrir le plus beau des cadeaux, celui de faire un pas de plus dans l’acceptation totale de qui je suis. À partir du 10 juin 2016, j’essaierai de voir chaque année comme une occasion d’accumuler expériences, aventures, connaissances et crédibilité, sans perdre de vue mon éclat, mon inépuisa-ble envie d’apprendre, de bouger et de m’extasier comme un enfant. Pas celui que j’étais et que je veux retrouver. Mais celui que je suis encore et qui continue de grandir. Ma trentaine ne sera ni pire ni meilleure que votre cinquantaine ou votre vingtaine. Mais elle sera riche, vibrante et pleinement assumée. Assez, du moins, pour ne jamais devenir l’un de ces gais qui n’a qu’un seul intérêt : regretter le passé.