Par ici ma sortie — nous et la société

Toi jeune, moi vieux... et le sexe ?

Denis-Daniel Boullé
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denis Daniel Boule

Un jeune réseauteur social racontait récemment une rencontre qui l’avait cho-quée! Un gai âgé l’avait abordé dans un café et lui avait proposé de l’accompa-gner tous frais payés pour un voyage dans le sud. Le jeune homme avait été insulté par cette proposition, par l’audace du «vieux»  qui, selon le jeune,  pensait pouvoir ainsi s’offrir son corps. En fait, une historiette assez banale, que tout jeune gai a surement vécue, sans pour autant jouer les vierges effarouchées. 


Et les vieux ne se sont pas forcément reconnus dans ce comportement. Mais voilà, cela illustre bien un des clichés sur les relations entre les jeunes et les vieux. Bien sûr, cela se fonde sur des histoires réelles, mais doit-on pour autant généraliser. Doit-on aussi, comme le politiquement correct le voudrait faire comme si cela n'existait plus, ou encore regarder ces comportements comme outrageusement déplacés, drapé dans notre morale étroite. Les jeunes n'auraient de relation sexuelle et affective qu'avec des jeunes et les vieux, célibataires, n'auraient plus de désir pour leurs congénères tout âge confondu. L'être désirant sexuellement devrait disparaître avec le temps au risque de passer pour un vieux pervers courant après la chair fraîche. 
 
Mais le désir, qu'il soit affectif et sexuel, c'est bien connu, se fout de la morale, des préceptes religieux et sociaux. Il faut bien donc le gérer et dealer avec lorsque qu'il ne nous quitte pas le temps venu. En somme devenons-nous revenir au plaisir solitaire de l'adolescence devant une vidéo de cul? En vidant une petite bière dans un bar de danseurs nus? Ou encore en payant un professionnel? Ou bien en proposant un voyage dans le sud? 
 
Est-il possible que le désir des vieux soit tout aussi légitime que celui des jeunes ? Et ce désir est-il aussi légitime aussi quand il se tourne vers les jeunes ? Je sais, on me dira que les vieux n'ont qu'à baiser avec les vieux, et laisser les plus jeunes entre eux. Mais tout cela n'est pas si simple. 
 
Je sais qu'à l'aube de ma soixantaine, certains me reprocheront de prêcher pour ma propre paroisse et que je ferais mieux de m'intéresser aux gens de mon âge plutôt que de porter mes yeux sur les générations plus jeunes. Et pourquoi pas une castration chimique pendant qu'on y est. 
 
La réalité veut que les vieux soient des êtres encore désirants. Le problème, c’est qu’ils ne se considèrent plus, tout comme ils ne sont plus socialement considérés, comme désirables. On assiste alors à un grand écart entre la chair fraîche et la chair périmée. Mais à quel âge réellement passe-t-on de l'une à l'autre ? À quelle date nous perce-vons-nous comme discrédités ? Et comment réagissons-nous?
 
En toile de fond, nous ne pouvons faire l'impasse sur une société qui vénère le jeunisme. Les magazines de mode, les émissions, la publicité nous renvoient en grande majorité des jeunes, beaux, sportifs et en santé. Face à cet idéal de beauté, on passe très vite dans le camp des has been. 
 
Pour certains qui voient approcher la cin-quantaine, le temps est aux grands rafraî-chissements. Le gym, les crèmes rajeu- nissantes et parfois le sablage de certaines parties du corps dont le visage pour gagner quelques années. Mais on le sait, la bataille est inégale, le temps est toujours gagnant, On peut toujours sauter sur sa chaise, mais ça ne sert à rien.  
 
Lorsque je travaillais sur la question du vieillissement LGBT, dans une autre et éphémère vie, j'ai rencontré beaucoup de gais âgés. Dans les entrevues menées avec eux, se dessinaient deux grandes tendances. 
 
La première tendance  tenait à la perte du désir. Les hommes me confiaient que la libido les avait abandonnés et donc que cette question était réglée. À quel âge avait-il perdu le goût de la «chose» comme l'aurait dit ma grand-mère? Cela dépendait, mais en règle général pendant leur cinquantaine. 
 
La seconde tendance se retrouvait chez des hommes qui avaient encore une libido, mais qui s'étaient résignés à vivre une sexualité en berne. Ils avaient fait leur le discours qu'ils ne devaient plus s'intéresser à plus jeunes qu'eux. Par peur du rejet bien évidemment, mais aussi par peur du regard des autres.. Effectivement personne n'aime passer pour un vieux cochon.
 
Du côté des jeunes, ils ne sont pas aussi rares que cela, ceux qui sont attirés par des plus vieux. Et ces derniers ne sont pas tous à la recherche d'un sugar-daddy qui les entretiendra ou encore en manque d'un père de substitution. Là encore, il faut se méfier des clichés, ou encore de ne pas tirer des généralités à partir d'exemples négatifs dont nous avons été témoins ou même acteurs. 
 
Certains de ces jeunes n'ont pas honte de leur désir. Pour d'autres, leur fantasme se réalisera dans l'ombre. Ils n'iront pas le crier sur les toîts ou encore moins s'afficheront avec quelqu'un qui pourrait avoir l'âge de leur père, ou de leur grand-père. Il existe cependant des sites de rencontres pour hommes cherchant ce type de relations, et ce ne sont ni des prostitués, ni des escortes, ni des sugar daddies, qui les fréquentent. 
 
Mais le tabou reste très fort dans nos communautés. Même si nous connaissons tous des couples dont l'écart d'âge avoisine parfois les 20 ans. Nous y sommes habitués et nous n'abordons que très rarement le sujet avec eux, même s'ils pourraient sinon servir de modèles au moins d'exemples. Et quand on est célibataire et qu'on rencontre quelqu'un de plus jeune, les Cassandre se font tout de suite entendre : ça ne durera pas, c'est une relation inégale, il n'y a pas que le fossé de l'âge mais celui de l'expérience, les besoins et les attentes ne sont pas les mêmes, etc. Tout pour décourager le couple d'aller plus en avant dans un engagement.
 
La question reste posée. Je n'ai pas de réponse. En revanche, je ne me laisserai pas intimider ou refroidir par les discours moraux, les injonctions soi-disantes éclai-rées de ce qui est bien et pas bien, normal ou anormal, à mon âge. Les frontières, quelles qu'elles soient, n'existent que parce qu'on s'évertue à les maintenir debout. Il suffirait de les lâcher pour qu'elles s'écroulent d'elles-mêmes.