Les Mignons : l'amour, c'est la guerre — fiction

La fontaine de jouvence

Frédéric Tremblay
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Frederic Tremblay

Olivier lève les yeux et soupire profondément. Encore une fois, les voisins du dessus de son bloc de Côte-des-Neiges font des leurs : les enfants courent partout, les parents crient à tue-tête, et le bruit de la télévision se surajoute à ce qui est déjà un véritable boucan. Il y a onze mois qu’il endure les locataires du dessus. S’il avait su qu’une telle famille déménagerait dans les environs, il n’aurait pas renouvelé le bail. D’ailleurs il l’a renouvelé cette année dans l’espoir que la situation change ou, encore mieux, que la famille décide de faire ses boites. Il a posé la question à son propriétaire la veille, quand il est venu ramasser le chèque du loyer : non, la famille reste pour la prochaine année. Olivier s’en mord les doigts. Il n’en peut plus. Non seulement l’ambiance l’empêche de se concentrer sur ses études, même avec des écouteurs enfoncés jusqu’aux tympans, mais elle lui pourrit la vie même en vacances. L’odeur de fumée de cigarette et d’épices diverses qui se répand en permanence de leur logement finit par envahir le sien et par lui piquer les yeux et le nez. 


Il se décide enfin : il n’est pas question qu’il reste ici passé le 1er juillet. Il risque de finir par péter un câble et par aller tuer aléatoirement un des morceaux de leur marmaille. Il se met en recherche d’appartements, mais ce à quoi il s’attendait se concrétise : moins d’un mois avant la sacrosainte date, il ne tombe que sur des restes de fond de ville qui l’intéressent encore moins que son présent bloc. Il écume son carnet de contacts dans l’espoir de trouver une perle rare, publie un statut sur Facebook pour demander si quelqu’un ne connaitrait pas quelqu’un qui ne connaitrait pas quelqu’un... Là aussi, toutes ses tentatives restent sans succès. Découragé, il en parle à Louise et à ses amis à leur prochain souper.
 
Louise le regarde d’un air songeur en fronçant les sourcils. «Quand tu fais cette face-là, j’ai peur de ce que tu vas sortir», lui dit Olivier. «Mais non... et encore plus maintenant, quand j’essaie de trouver une solution à ton problème! Si tu me fais pas un p’tit peu confiance, j’vais arrêter de me creuser le ciboulot!» «C’est une blague! À quoi tu penses?» «Laisse-moi envoyer un texto et je te reviens là-dessus dès que j’ai ma réponse.» Ils lui permettent donc de sortir son cellulaire et de texter devant eux, malgré leur règle de retrait technologique pendant les soupers. Elle change de sujet pour éviter leurs questions curieuses. Quelques minutes plus tard, son téléphone vibre et toutes les conversations sont automatiquement suspendues.  Elle lit en silence, le plus lentement possible pour étirer le suspense, puis lance : «Ça y est! J’ai trouvé! Eurêka!» «C’est mieux d’être digne du levier d’Archimède», ironise Olivier, qui meurt cependant d’impatience de savoir ce dont elle parle.
 
Elle leur rappelle leur discussion endiablée au café du Village et leur apprend que leurs éclats d’enthousiasme ne sont pas tombés dans l’oreille d’un sourd. Après leur départ, un vieux gai est venu lui parler pour lui dire à quel point elle était chanceuse d’être entourée d’une si belle jeunesse, et qu’il aimerait qu’elle essaie de l’y intégrer. Elle ne l’avait pas recontacté jusqu’à maintenant, mais c’est un cas de force majeure. «Il dit qu’il a un bureau qu’il peut très bien transformer en chambre.» Olivier fait la grimace. «Sérieusement, j’hésite. Ça sonne louche, tout ça. Tu penses vraiment qu’il peut être intéressé par de jeunes gais juste en ami, sans être attiré? Je ne voudrais pas que ça crée un malaise si je dois repous-ser ses avances...» «Avec ce qu’il m’a dit et ce que j’ai vu de lui, je suis sûre que t’as pas de souci à te faire. Il a l’air inoffensif comme tout. C’est juste que sa vie est ben, ben plate.» Elle donne son numéro à Olivier et lui dit qu’il est res-ponsable de la suite des choses. 
 
Dès le lendemain, Olivier l’appelle et lui propose d’aller prendre un café. La conversation coule et ils s’entendent à merveille, au point qu’ils oublient de parler du projet d’appartement. Olivier retourne chez lui en se disant que, si ç’avait été une date, il y aurait vu un candidat très intéressant. Et donc le 1er juillet, Olivier déménage chez Gérard. Le sexagénaire reste encore assez en forme pour l’aider à transporter ses boîtes et ses meubles – presque plus facilement qu’Olivier d’ailleurs. À la fin de la journée, pour se récompenser de leurs efforts, ils s’ouvrent une bière et vont s’asseoir sur le balcon qui surplombe la rue de la Visitation. Ils passent la soirée à discuter et à faire des commentaires sur les gars qui passent. 
 
Chaque nouveau jour prouve à Olivier qu’il a fait le bon choix. Il n’y a pas la moindre tension sexuelle dans l’air. Gérard dit avoir égaré sa libido depuis un moment, et Olivier le croit. Il est vraiment la version masculine de Louise : aussi drôle, léger, mordant d’ironie. Olivier lui raconte sa vie, et en retour, Gérard s’amuse à comparer sa jeunesse à la sienne, à l’époque où l’homosexualité était encore taboue et réprimée. Des amours secrètes aux amours tapageuses, de la révolte contre le couple au désir d’engagement, ils notent autant des différences de générations que d’individus. Après réflexion, Olivier se rétracte : vu son expérience gai, il est différent de Louise. Assurément un confident plus utile, voire un psychologue tout entier. Lors d’une autre de ces soirées de papotage inarrêtable, Olivier lui demande : «Donc, c’est pas si pire de m’héberger?» Gérard sourit. «C’est merveilleux. Ça me rajeunit, t’as pas idée! C’est vrai que la jeunesse, c’est la jeunesse de l’esprit, mais elle aussi, des fois, a besoin d’un p’tit peu d’aide pour remonter!»