Flirts au féminin — fiction

Penne rigate

Christine Berger
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Christine Berger

Juillet était flamboyant comme un astre et pendant que j'attendais sur un coin de trottoir que le feu de circulation devienne vert, une de mes gougounes a fondu. Rien de dramatique, juste une émanation de caoutchouc brûlé. 

Ma blonde travaillait à temps plein à l'Institut de tourisme et d'hôtellerie du Québec, et moi, pendant ce temps, je pratiquais mon sport favori: accrocher et décrocher le hamac. Je m’entraînais tous les après-midis au parc Jarry jusqu'à ce qu'arrive l'heure d'aller faire des emplettes au marché car j'aimais m’occuper des repas. 
 
J'avais rencontré mon amoureuse l'année précédente dans ce parc. Sous le soleil de midi, elle courait à plein régime sur les chemins asphaltés. Ça faisait au moins huit fois que je la voyais passer sur la piste circulaire. Je l'avais d'emblée remarquée à cause de sa langue qui pendait jusqu'à terre car je craignais qu'elle ne s'enfarge dedans. Elle avait l'air d'avoir vraiment chaud. À un moment donné, un essaim d'enfants en maillots de bain s'est formé derrière elle, je crois qu'ils la prenaient pour un jeu d'eau. Ça ne l'amusait pas car elle a accéléré pour les semer et c'est là que mes appréhensions se sont concrétisées; Road Runner a perdu le contrôle et a roulé sur le bitume comme un raton laveur qui se fait frapper par un char. Sa cheville a gonflé comme un ballon de plage, ce qui a fait surgir le vendeur de popsicles. On a acheté la moitié de sa cargaison pour calmer la douleur, et c'est là que j'ai appris que la sprinteuse s'appelait Penne Rigate, comme les pâtes. 
 
J'avoue que je ne m'attendais pas à ça. En réaction, j'ai failli répondre que moi, j’étais plutôt Pizza-ghetti, comme celle de chez Le Roi du Smoked Meat, en moitié-moitié, pas en superposé, mais pour une rare fois dans ma vie, j'ai réussi à me la fermer. Heureusement, car sous le coup de l'émotion suscitée par sa cheville sur le point d'éclater, Penne Rigate m'a tout déballé: les présentations constituaient pour elle un supplice proche de celui de la goutte d'eau dans le front car à chaque occasion, quelqu'un trouvait le moyen de mentionner ses préférences en termes de bouffe italienne. Des rustres lui demandaient régulièrement à quelle sauce elle aimait être apprêtée: ces gens évoquaient toujours une spécialité proche, très proche, de la carbonara. Cette situation était insupportable, me confiait une Penne Rigate tourmentée. 
 
M'activant les méninges pour trouver une solution à son problème, je lui ai suggéré de changer de nom. Elle ne savait pas quel nom choisir. Je lui ai demandé de réfléchir à quelque chose qui lui plaisait. Elle m'a répondu avec un scintillement dans la voix que ce qu'elle aimait le plus dans l'univers, c'était les moules marinières. J'ai dit ok. J'ai songé que le moment n'était peut-être pas adapté à un tel projet, alors j'ai proposé de la raccompagner chez elle. 
 
Dans sa cuisine, Penne a offert de me faire cuire un grilled cheese car la porter jusque-là devait m'avoir creusé l'appétit. En effet, oui, j'avais très faim. Elle a fait boucaner le pain dans la poêle avant que le fromage ne soit fondu, alors elle a dû terminer la cuisson au four à micro-ondes. C'était la première fois que je voyais ça et honnêtement, c'était le pire sandwich que j'avais mangé de ma vie. C'est là que Penne m'a révélé qu'elle était incapable de cuisiner. Elle a parlé de handicap. J'ai compris que c'était lié à une histoire de gène récessif mais ce n'était pas clair. Je lui ai proposé pour un prochain rendez-vous de lui faire expérimenter la recette de moules marinières de mon père mais elle a refusé en prétextant qu'elle était allergique aux fruits de mer l'été.
 
Tout était confus chez Penne. Elle inventait certainement beaucoup d'histoires. J'avais de la difficulté à discerner la réalité des créations de son esprit et je crois qu'elle aussi. C'est bizarre à dire, mais je crois que c'est grâce à ça qu'elle avait réussi à m'ensorceler. J'étais un être taciturne et solitaire, sans doute qu'avant de la rencontrer ma vie avait manqué de folie.
 
Je pensais à tout ça dans mon hamac ce jour-là. Ça faisait déjà un an que j'étais avec Penne, et je me demandais si ma relation amoureuse était saine. Je me sentais parfois possédée. Quoi que je fasse, mes idées s'agglutinaient autour de la pensée d'elle, et dans certains moments de lucidité, je réalisais que ce n'était pas toujours pour le mieux.
 
Ma sandale carbonisée me rappelait son grilled cheese et j’ai voulu la contacter pour savoir ce qu'elle désirait que je lui prépare pour le souper. Penne n'avait pas officiellement changé de nom, mais elle aimait que je lui attribue des surnoms issus de ses préférences culinaires. Comme elle était d'humeur changeante, ça variait constamment. Il y avait eu Moussaka et Polpetta, mais ces derniers temps on était plutôt dans le registre asiatique. Je lui ai envoyé un texto: Mon petit Chop suey? 
 
Penne ne donnait pas de nouvelles et ça a pris un moment avant que je me rende compte que je m'étais trompée de destinataire. La propriétaire de l'appartement où je vivais venait de m'écrire pour m'informer qu'elle allait changer les poignées d’armoires. Elle était Chinoise et le mot doux que je lui avais envoyé par erreur avait dû lui déplaire car elle m'a renvoyé un émoticône qui vomit. J'ai pensé me confondre en excuses en prétendant que je cherchais à joindre Marcel Leboeuf pour l'interroger sur son rôle dans la télésérie Chop Suey, et c'est là que j'ai réalisé à quel point Penne Rigate exerçait une mauvaise influence sur moi: j’allais raconter n'importe quoi.