Joel Simkhal

Ma rencontre en ligne avec le fondateur de Grindr…

Samuel Larochelle
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Joel Simkhal

Il y a sept ans, Joel Simkhai révolutionnait le monde de la drague virtuelle en lançant Grindr, l’application de rencontres la plus populaire de la communauté gaie mondiale. De passage à Montréal en mai dernier pour offrir une conférence à C2Mtl, le PDG de l’entreprise prévoyait accorder un maximum de 30 minutes pour répondre aux questions de tous les journalistes locaux. Ne voyant pas comment je pourrais parler en profondeur de sa création, qui occupe une place fondamentale dans la vie de bien des gais, j’ai sollicité un traitement de faveur afin de discuter avec lui quelques jours avant sa visite. Résultat : une interaction d’écran à écran qui s’est avérée charmante, éclairante, utile… et quelque peu frustrante. À l’image de son application.

 Espérant que le courant passe rapidement malgré la froideur du médium, j’ai commencé en douceur en lui demandant s’il utilisait encore son radar à homosexuels, lui qui avait déjà confié avoir rencontré un amoureux grâce à Grindr, il y a quelques années. «J’ai beaucoup utilisé Grindr par le passé et je le fais encore, répond l’entrepreneur de 39 ans avec un sourire en coin. C’est une belle façon de rencontrer et de se sentir connecté à la communauté gaie en général. Certains usagers savent que je suis le créateur de l’application et ils sont curieux de savoir ce qui se passe en coulisses. Ils veulent connaître l’entreprise, me partager leurs histoires ou me faire des suggestions, comme celle d’ajouter des filtres sur les préférences de races, de poids et de forme physique.»
 
Voyant scintiller la perche qu’il me tend, je l’invite à réagir à l’idée voulant que son application soit un terreau fertile pour les comportements racistes et l’homophobie internalisée, comme en font foi les profils affichant «no Asians», «no Blacks», «no fems» ou «masc for masc». «On a tous nos préférences et c’est très correct. Le but de Grindr est d’aider à trouver ce que tu cherches et à rendre le tout plus efficace. Si un gars est intéressé par des Israéliens comme moi, ça va être difficile pour lui de poser la question dans la vraie vie et de le trouver. Mais avec Grindr, c’est plus simple. Par contre, tout est une question de ton. On pourrait tous dire qu’on préfère ceci au lieu d’affirmer qu’on déteste cela.»
 
La naissance de la bête
Sachant que j’ai encore quelques questions rugueuses en tête, je lui offre un répit en parlant justement de ses origines et de son parcours. Né à Tel-Aviv, mais déménagé à New York quand il avait trois ans, Simkhai a étudié en économie et en relations internationales à l’Université Tufts, près de Boston. À son retour à Manhattan, il a travaillé au département des nouvelles internationales chez NBC News, avant de tenter sa chance en finances chez Ernst & Young et de lancer une start-up en cybercommerce. 
 
Un constat s’est alors vite imposé : sa vie professionnelle était beaucoup plus stimulante que sa vie personnelle. Et comme il n’appréciait pas particulièrement le fonctionnement des sites de rencontres, il a utilisé son cerveau bouillonnant pour trouver une solution. « Je voulais une manière efficace de faire connaissance avec des gars autour de moi. Au début, je n’avais aucun plan d’affaires. Je ne savais pas que ça deviendrait aussi gros! »
 
Au moment où on se parle, Grindr est utilisé chaque mois par 5 millions d’usagers dans 194 pays, dont certains très peu ouverts à l’homosexualité, comme l’Iran ou la Corée du Nord. «Étant donné qu’il y a des gais et des téléphones intelligents partout, ce n’est pas si étonnant… dit-il. Grindr est devenu une plateforme pour les gais de partout dans le monde. Quand des visiteurs arrivent dans une nouvelle ville, ils utilisent l’application pour se parler et se rencontrer. C’est très rassembleur. Et même si certaines nations censurent Grindr, plusieurs gais utilisent VPN pour l’utiliser.»
 
De surcroit, dans les pays où les lieux gais sont inexistants et où l’idée d’afficher son homosexualité en public peut valoir une répression violente, voire la prison ou la mort, des applications discrètes comme Grindr peuvent aider à briser l’isolement. « Je n’ai pas créé Grindr pour aider les gais en ce sens, mais l’application est devenue un outil merveilleux. Plusieurs gais peuvent discuter ouvertement pour la première fois avec d’autres gais et, peu à peu, il se crée un début de culture homosexuelle. »
 
Concurrence at accusations
Malgré l’arrivée de compétiteurs comme Hornet, Tinder, Scruff et cie, Joel Simkhai ne semble pas inquiet pour son bébé. « On est les meilleurs » se limite-t-il à dire, avant que je l’incite à développer. «On a plus d’utilisateurs, notre plate-forme est plus directe et on est présent partout. En fait, je ne perds pas mon temps à penser aux autres applications…» 
 
Pourtant, toutes ces applications sont réunies au banc des accusés : dans une étude publiée dans le journal Sexualy Transmitted Infections, des épidémiologistes ont démontré que des maladies transmises sexuellement étaient davantage présentes chez les utilisateurs d’applications de rencontres géolocalisées que chez ceux rencontrant d’abord en personne ou via des sites de rencontres. Selon leurs chiffres, la gonorrhée et la chlamydia étaient respectivement
25 % et 37 % plus présentes parmi les usa-gers des applications comme Grindr que chez ceux se rencontrant dans les bars, sur la rue, dans un party de sexe, au gym, au sauna ou sur Internet. Ces résultats ont été obtenus à la suite d’une étude menée à Los Angeles entre 2011 et 2013 auprès de 7184 hommes gais, bisexuels et ayant des relations avec des hommes. 
 
Lorsque j’ai tenté d’aborder le sujet délicat avec le PDG de Grindr, des membres de son équipe – qui écoutaient en retrait – ont tenté de mettre fin à l’entrevue, affirmant que tout avait déjà été dit sur le sujet, avec un ton à la fois défensif et agressif. Lors d’une entrevue donnée à Time Out Hong Kong, Simkhai a effectivement réfuté toute responsabilité quant à l’utilisation de sa création. « Grâce à Grindr, on peut rencontrer quelqu’un et beaucoup de choses différentes peuvent se produire. Toutes sortes d’expériences. Et je suis très à l’aise avec cela », a-t-il alors expliqué.
 
Conscient du « risque » de me faire raccrocher la ligne au nez aussi promptement qu’un usager de Grindr en bloque un autre, j’ai tenté une dernière question sur l’avenir de l’entreprise, dont 60 % des parts ont été vendues en janvier dernier au milliardaire Zhou Yahui. « Nos partenaires chinois vont nous permettre de prendre de l’expansion, souligne Simkhai, toujours en charge des opérations. On veut tout faire pour être plus gros et meil-leur. Notre objectif est d’offrir à nos utilisateurs une façon de connecter toujours plus rapide et plus facile. »
 
L’entrepreneur a également l’ambition d’aider les HARSAH (hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes) grâce au programme social Grindr for equality. « On envoie des messages à nos usagers pour les sensibiliser à leur santé et les encourager à voter, signer des pétitions, participer à des manifestations ou se rendre à certains événements. On soutient plusieurs causes partout dans le monde. »
 
Ces belles paroles étant lancées, j’ai rabaissé l’écran de mon ordinateur comme un utilisateur ferme une session de Grindr : déçu de ne pas avoir eu tout ce que je voulais, tenté à l’idée de tout effacer, mais conscient que je passerais, peut-être, à côté de quelque chose…