Au-delà du cliché — Questions d’identité

Trêve de préjugés, je participerai à mon premier défilé de la fierté

Samuel Larochelle
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Samuel Larochelle

Pendant des années, j’ai fait partie des homosexuels qui levaient le nez sur le défilé de la Fierté, qui refusaient d’y être associés et qui osaient remettre en question son utilité. Puis, un jour, j’ai sorti ma tête du gros bac à sable où je l’avais enfouie et j’ai compris : ce défilé est non seulement un devoir et une responsabilité, mais également un privilège et une nécessité.    

Je me revois encore, vers 11 ans, tomber sur la diffusion du défilé à la télé, sursauter et m’empresser de changer de poste. Je ne savais pas encore si j’avais peur ou si j’avais honte, mais mon corps m’exprimait clairement un malaise. Même si j’étais séparé des chars allégoriques par au moins 650 kilomètres de bitume, je sentais une réaction viscérale face à cet événement : je devais m’en tenir loin. 
 
Je n’étais pas encore un ado, mais mes hormones commençaient à m’envoyer des informations inattendues sur mes préférences. J’avais du mal à les accepter, mais j’en retenais l’essentiel : je ne pouvais pas être comme eux. Eux, ces hommes vêtus de presque rien. Ces hommes déguisés en femmes. Ces hommes qui se trémoussaient sur d’énormes véhicules en mouvements. Ces hommes flamboyants qui attiraient l’attention. Celle des milliers de curieux qui assistaient à la fête et celle des gens restés à la maison, que j’imaginais divertis, incrédules et pleins de jugements. Ces regards qui, un jour, se tourneraient vers moi pour tenter de me faire entrer dans une boîte, me donner une étiquette et m’en faire payer le prix. 
 
J’ai grandi en croyant que le défilé symbolisait ce que je refusais de devenir : trop féminin, trop exubérant et… trop gai. Les années ont passé et je me suis peu à peu débarrassé de ma vision binaire des «bons» et des «mauvais» homosexuels. Malheureusement, j’ai continué d’entretenir un rapport malsain avec le défilé. Au cours de la dernière décennie passée dans la métropole, je me suis assuré de ne jamais voir un pouce du défilé. Le temps et la maturité m’ont permis de comprendre que Montréal avait le devoir d’organiser des événements prônant la diversité, afin de souligner les batailles remportées et de faire écho aux pays du monde où le fait d’être gai est aussi dangereux que de défiler. Mon ouverture sur le monde était sincère, mais elle ne suffisait pas pour effacer cette idée que les participants montréalais n’avaient pas besoin d’exposer leurs corps pour faire progresser leur cause…
 
Ironiquement, mes perceptions ont continué de se transformer, quand j’ai entendu une amie lesbienne exprimer son désarroi face à l’image que le défilé renvoyait aux gens qui n’ont pratiquement aucun contact avec la communauté LGBT. Elle avait honte d’imaginer que certains de ses proches l’associaient par défaut aux éléments auxquels sont trop souvent résumés les gais : party, sexualité volage, consommation de drogues et que sais-je encore. Lorsque je l’ai entendue juger les gais avec des arguments semblables aux miens, j’ai frappé un mur. Celui de la honte.
 
Le coup a fait suffisamment mal pour que j’aie envie d’approfondir ma réflexion. Peu à peu, je me suis rendu compte que nos préjugés étaient soutenus par des principes judéo-chrétiens qui condamnent la sexualité. Au fond, je jugeais les participants du défilé, parce que la société m’avait appris à être inconfortable avec la nudité et ce qu’on en fait. À partir de là, j’ai graduellement déconstruit mes réflexes et mes pensées toutes faites. Quitte à ressentir un élan de fierté à l’idée de vivre dans une ville où l’orientation sexuelle marginale est mieux accueillie qu’ailleurs. 
 
Puis, il y a eu Orlando. La tuerie. Les 49 morts. La douleur. L’impression que ç’aurait pu arriver ici aussi. Même si notre culture des armes à feu n’est pas la même qu’aux États-Unis. Même si les mentalités des Québécois sont généralement plus avancées. Le mal est fait. Des êtres humains ont été assassinés pour leurs préférences et leur liberté. Leur mort n’est pas pire qu’une autre, mais elle est plus proche de moi. Plus proche de ces hommes et de ces femmes qui sont reliés par un fil invisible : la différence. Même si nous avons des personnalités différentes, des valeurs divergentes et des comportements aux antipodes, ce fil invisible nous relie pour toujours. Et il est temps de le prendre dans nos mains, de le chérir et de le porter à bout de bras. 
 
Parce qu’on ne peut pas rester dans notre coin et espérer que les choses changent. Parce que les mots d’une chronique ne suffisent pas. Parce qu’il faut poser des gestes. Comme participer à un défilé qui, je l’ai enfin compris, prend tous les moyens pour revendiquer l’égalité, la liberté, le laisser-aller, la fête et l’humanité.