Par ici ma sortie — nous et la société

Vieillir : petit coup de gueule estival

Denis-Daniel Boullé
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Denis Daniel Boulés

J'aurais pu vous agonir de chiffres ; qu'en 2021, un cinquième de la population québécoise aura 65 ans et plus, que vieillir LGBTQ pourrait être plus difficile que pour les hétéros, que la solitude, l'isolement seraient des dangers qui nous attendraient au coin de la rue. Mais, après avoir cherché je ne sais combien d'angles d'approches différents pour parler de toutes les questions entourant le vieillissement gai, j'ai préféré plonger dans ce qu'on appelle le “ressenti” d'un gai à l'aube de la soixantaine. 


Cela fait maintenant une bonne dizaine d'années que tout est propice dans nos sociétés pour me rappeler quotidiennement que je suis un malade en devenir, un vulnérable en formation, et qu'il faut à tout prix que j'y remédie. 
 
Passe encore le Monsieur respectueux dont me gratifient les plus jeunes, le vouvoiement, et tous les commentaires pas toujours agréables, même si pas méchants, qui me rappellent que je vieillis. Une douleur dans le dos, et des relations bien intentionnées s'empressent de me dire : c'est normal à ton âge, ou encore, cela ne va pas aller avec le temps, ou mieux, le pire reste à venir. Qu'importe si je réponds que je souffre du dos depuis mon adolescence, on me sort tout de suite le carton sur lequel est écrit : Danger. Et en sous-titre : GROS problè-me à venir. 
 
Ai-je pris ma glucosamine ? Non, inconscient, malheureux et insouciant que je suis. S'il faut en prendre à partir de 50 ans, je me serai tapé 3581 gélules de ce précieux produit lubrifiant mes articulations, et autant de tablettes de suppléments vitaminés pour les seniors. 
 
Depuis 10 ans, on me pousse, on me prépare psychologiquement, on me conditionne de manière presque pavlovienne à rentrer dans la vieillesse, à appartenir à cette classe d'âge, le tout accompagné de bons conseils en tout genre, de l'alimentation, à l'exercice physique, au tâtage de ma prostate – qui Ô surprise grossit -  et à la prise de rendez-vous pour une coloscopie, comme si par une tare congénitale, je ne saurais pas que je vieillis. Aujourd'hui, je m'étonne devant tous ces signes que l'on m'envoie pour qu'enfin j'ouvre les yeux, que l'on ne  m'ait pas encore aidé à traverser la rue, ou encore, que l'on m'ait déchargé de mes sacs d'épicerie pour gravir les quelques degrés qui mènent à mon appartement. 
 
Je sais que je vieillis mais je ne serai jamais un vieux. J’aurais de plus en plus les stigmates du vieillissement, mais je ne serai pas un vieux, un élément d’un groupe social bien circonscrit et emprisonné dans des statistiques, des chiffres, comme une espèce en voie de disparition. Je veux que l’on me considère simplement comme un humain avec ses limites, ses forces et ses faiblesses et qu’on en tienne compte. Je ne veux pas être membre d’un club de l’âge d’or, de platine ou de plomb, dans lequel on m’aurait inscrit en raison d’une date d’anniversaire butoir. 
 
Ne croyez pas que je refuse de vieillir ou du moins je n'en ai pas conscience. Je ne pense pas être victime du syndrome de Peter-Pan, que je fasse partie de ces soixantenaires qui se considèrent encore adolescents. Non, mais je refuse et refuserai que l'on m'impose ma façon de vieillir. Je me contrefous de toutes les réserves pour vieux aussi résidentielles et ensoleillées soient-elles. Je me contrefous de savoir si je dois préserver un réseau social ou me forcer pour en avoir un. Je me contrefous des cartes m'octroyant des rabais les mardis dans les grands centres de bricolage, ou encore sur le prix d'entrée au cinéma. Je me contrefous de me préserver aujourd'hui pour essayer de faire durer la machine le plus longtemps possible. Je ne connais personne qui soit mort en bonne santé. Je ne laisserai personne décider pour moi ce qui est bon, bien, meilleur, pire pour correspondre au bon vieillissement tel qu'attendu par nos chercheurs et nos décideurs, et relayé dans les médias, tel que rappelé par mes amis et connaissances, que je remercie du souci qu’ils portent à ma petite personne, mais que je trouve passablement envahissant. Tout cela parce que mon style de vie ne correspond pas à cet étalon (sans mauvais jeu de mots) du vieux parfait, discipliné, socialement acceptable. 
 
Une gérontologue, dans une conférence à laquelle j'assistais, expliquait quel était le «background» nécessaire pour envisager une vieillesse heureuse. Dans le désordre: avoir eu une vie professionnelle épanouissante, être en couple, être propriétaire de sa maison ou de son condo, et avoir des enfants et des petits-enfants. Je l'écoutais en me disant que j'avais tout faux, aucune case à cocher pour envisager la sérénité de mes prochaines années. 
 
Je n'ai pas eu une enfance et une adolescence des plus conventionnelles, je ne vis pas et n’aime pas comme mes semblables, et je ne pense pas que je vieillirai comme eux. Ce qui est sûr, c'est que je veux avoir encore beaucoup de plaisir même si je dois passer pour un vieil homme indigne. 
 
Je vieillis tout simplement. Je n'ai pas besoin qu'on me le rappelle. Et  je continuerai comme la chanteuse  Brigitte Fontaine, rebelle éternelle qui a fêté ses 77 printemps, de fredonner : 
 
   J'ai d'autres projets, vous voyez
   Je vais baiser, boire et fumer
   Je vais m'inventer d'autres cieux
   Toujours plus vastes et précieux…
 
Brigitte Fontaine chante aussi dans le refrain, Je suis vieille et je vous encule… mais ça c’est pas beau. Surtout dans la bouche d’une vieille dame...