Les Mignons_L’amour c’est la guerre!

L'amour est sur l’île

Frédéric Tremblay
Commentaires
Frederick Tremblay

C’est Jonathan l’excentrique, Jonathan l’original, mais aussi Jonathan l’urbain parfait qui leur soumet cette proposition; celle d’aller passer la longue fin de semaine de la Saint-Jean-Baptiste sur une ile perdue du lac Saint-Jean. «Ça va être vraiment fou! Faites-le au moins pour le concept d’aller passer la fête nationale sur le lac du même nom!» Louise lève les yeux au ciel. «Y’a bin juste lui pour qui un jeu de mots est un argument pour aller camper!» Jonathan se retourne vers elle en souriant. «Toi, ma chère Louise, je suis sûr que ça t’intéresse. Un huis clos sur une ile avec quinze beaux jeu-nes gais… Ça promet des histoires croustillantes à souhait!» Elle pince les lèvres le temps d’y réfléchir. «I’m in! Mais je vais m’acheter une tente. Pas question que je me ramasse à dormir entre deux gars saouls et pleins de testostérone. J’aime vos drames, mais je tiens pas tant à avoir le nez dedans.» Jonathan lui sourit à pleine dents.

Il réussit facilement à convaincre le cercle d’amis proches formé de Maxime, d’Olivier, de Jean-Benoît et de Sébastien. Valentin dit préférer rester avec sa date (« le cycliste », dit-il en riant), mais Jonathan lui dit de l’inviter sur l’ile. Par ami interposé, il finit par réussir à rassembler les quinze personnes prévues, dont Louise et Sarah, une amie d’Olivier. Il y a un peu de tout : des nouveaux couples, des vieux couples, des couples qui ne s’assument pas encore et des célibataires heureux. Le vendredi matin, tout le monde se rejoint à l’heure dite devant l’appartement de la rue Plessis. Les passagers favoris des conducteurs remplissent déjà les coffres de leurs bagages, et ceux qui restent se répartissent ensuite par intérêt ou par hasard. Louise lance le signal de départ en passant son corps frêle par le toit ouvrant de la voiture de Jean-Benoît pour crier : « On fait une course! Je cuisine pour ceux qui arrivent en premier! » Ceux qui ne la connaissaient pas éclatent de rire et l’adorent déjà.
 
Les centaines de kilomètres de route passent pourtant dans le temps de le dire. À force de parler de tout et de rien, on se divertit en se trouvant des ex communs; et quand on ne parle pas, on chante à tue-tête des classiques québécois pour faire honneur au jour férié. Puis leur destination est déjà en vue : l’ile Bouliane, réservée pour trois jours à leurs plaisirs et à leurs excès. Lors de leur passage sur le traversier, Bryan, un invité de Jonathan, échappe un commentaire sur le fait qu’ils soient presque tous gays. Personne ne répond, mais, à la descente sur l’ile, on se moque amicalement de son insouciance. « T’aurais dû voir la tête du capitaine! Il doit pas voir ça souvent dans les environs! » Un débat sur la démonstration publique de son homosexualité meurt aussitôt né. Le temps est à la légèreté et pas aux discussions sérieuses; il y a là-dessus un accord tacite entre tous les campeurs.
 
Le premier soir se passe comme on s’attend à ce que la fin de semaine s’écoule : on mange, on boit, on rit, on se baigne, on joue au badminton, on se charme à coups de tentatives de subtilité échouées. Louise, qui s’est engagée à préparer le souper pour toute une voiture, finit par le faire pour tout le monde : elle pige un peu dans chaque épicerie pour offrir à la cantonade ses hot-dogs, hamburgers et autres steaks. Elle va jusqu’à griller les légumes du végétarien du groupe. « J’es-père quand même que tu manges de la viande d’homme? » Elle fait rougir Léo, le jeunot de dix-huit ans que Maxime a entrainé dans l’aventure. Jonathan s’en amuse et décide de faire l’animation : «Bienvenue à L’amour est sur l’ile, la téléréalité à mi-chemin entre L’amour est dans le pré et Lost! Je propose un tour de table pour découvrir les participants de ce spécial bleuet. Présentez-vous et dites un fait cocasse à propos de vous. » Si certaines révélations sont plutôt calmes, d’autres sont très salées : ainsi cet ami de Jean-Benoît, récemment en couple, qui avoue avoir déjà couché avec six ou sept des gars présents. « Je dis sept pour la chance, j’en ai probablement oublié à cause d’un blackout. » Cette anecdote brise-glace réchauffe l’ambiance et inaugure le vrai party.
 
Plus le soleil descend, plus les tenues s’allègent. Louise et Sarah se lancent dans des paris sur qui couchera avec qui – potentiels trips à trois inclus. Un accident avec une pince de barbecue, dont un des fêtards s’occupait à agripper les pénis environnants, les ramène un instant les pieds sur terre; mais aussitôt le sang essuyé et la coupure bandée, la gravité perd de nouveau ses droits. Dans la suite des choses, même un sac de couchage taché de vin rouge et une guitare cassée ne pourront plus la ressusciter qu’à moitié. Bientôt l’idée d’un bain de minuit est lancée, sans égard pour la vraie heure. La plupart des gars se jettent à l’eau glacée et regardent en se réchauffant entre eux les feux d’artifice de la Saint-Jean qui colorient en arc-en-ciel leur nudité. 
 
Le lendemain, les plus explorateurs font le tour de l’ile. Les autres flânent au campement en répandant des rumeurs sur ce qui s’est passé la nuit. Le deuxième soir est encore meilleur que le premier : plus alcoolisé, plus bruyant, en un mot plus abandonné. La totale coupure d’avec le monde exerce son effet libérateur. Bryan, qui reste encore debout le dernier, se fait cette fois accompagner par Léo, avec qui il parle jusqu’au lever du soleil – tout en recevant les confidences de ceux qui changent de tente. Et le dimanche, il faut revenir au quotidien, qui toujours demande son dû. Personne ne sait trop si ce qu’il a trouvé sur l’ile est de l’amour, de l’amitié ou juste une bonne baise; mais chacun sait qu’il en rapporte des souvenirs inoubliables.