Flirts au féminin_fiction

Champignon magique

Christine Berger
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Christie Berger

J'étais en train de manger de la pizza avec ma sœur. Tout à coup, mon téléphone a sonné. Au bout du fil, Jasmin, un des propriétaires et gérant du bar qui m'employait comme serveuse, m'a d'emblée demandé si je savais où il était possible de se procurer des champignons magiques. Vite de même, j'apercevais bien quelques tran-ches de champignons sur ma pointe, mais selon moi la magie de la pizza reposait plutôt sur l'équilibre entre la sauce et le fromage mozzarella.

J'avoue qu’il me paraissait insolite que mon patron me contacte pour ça. Je le lui ai dit mais ça ne l’a pas ébranlé. Il a rétorqué qu'il était en compagnie d'une de ses amies qui cherchait à vivre une expérience lesbienne. Ah, ok. Je ne voyais pas le lien. Il a précisé qu'elle n'était pas lesbienne. Ha ok, ok. Il m'a demandé si je pouvais l'aider. Là, j’ai sauté l’onomatopée: j'ai ri. Lui aussi a ri. Et soudainement, tout le monde riait, même ma sœur.
 
Déterminée à avoir le dernier rire, je n'arrêtais pas de rire. Ce moment a duré assez longtemps; je notais vaguement qu'il restait dans la boîte moins de pepperoni que de croûtes. Mon employeur a fini par lâcher du lest de sa requête. « Ça n'a pas nécessairement à être toi, mais je me disais qu'en tant que lesbienne, tu devais connaître d'autres lesbiennes qui cherchent à faire vivre des expériences à des hétéros! » Ah, ok ! Je lui ai dit que cela pourrait sans doute intéresser davantage la cuisinière du bar, elle qui aimait les aventures d’un soir, mais Samuel la trouvait trop masculine. « Elle est vraiment hot, mon amie. » Bon, ok. J'ai commenté que j'allais analyser tout ça, et que je lui redonnerais des nouvelles. Je le soupçonnais d'ivresse avancée; peut-être oublierait-il cette conversation.
 
Un mois a passé sans que le sujet ne revienne à l'ordre du jour. 
 
Un soir que je travaillais au bar, je suis sortie fumer une Gauloise sur le trottoir. Un gars qui fumait sa Peter Jackson m'a abordée. Il m'a demandé si j'avais un chum, je lui ai répondu que non. Il m'a demandé comment ça, je lui ai dit que j'étais lesbienne. 
 
Recherchant du feu pour allumer leurs Benson and Hedges Superslims Menthol, deux brunettes avec des mèches sont alors apparues. J'avais un briquet, alors je leur ai prêté. Maquillées et mondaines, elles se sont greffées à l'échange qui s'étirait platement sur le sujet de l'homosexualité. On aurait dit que j'étais la première lesbienne que ces gens rencontraient. Ils avaient plein de questions. Par exemple: est-ce que c'est parce que tu n'aimes pas les hommes?
 
L'une des filles, qui avait les cheveux coiffés en crête, a conservé mon briquet dans ses poches. Elle me l'a remis un peu plus tard à l'intérieur du bar. Ça m'a fait vraiment plaisir car on se fait toujours piquer son feu.
 
Vers la fin de la soirée, Jasmin, mystérieusement enfoui dans la pénombre d'une banquette en coin avec cette demoiselle à la chevelure en cornet, m'a interpelée: « Christine, voici Geneviève, la femme dont je te parlais l'autre soir. » La reconnaissant, j’ai lancé: « Oh, la femme du feu! » 
 
Jasmin a expliqué qu'elle recherchait une expérience lesbienne. Geneviève a précisé qu'elle n'était pas lesbienne. Participative, j'ai tenté de résumer le besoin: « Geneviève veut baiser avec une femme, quoi. » Mais non, Geneviève ne voulait pas que baiser. Elle recherchait quelque chose de plus. Le terme convoité m’est apparu - de la sensualité, quoi -  et sans faire gaffe, je l’ai candidement échappé. 
 
Ça a semblé être le code secret qu’ils attendaient car Jasmin a aussitôt affiché un sourire satisfait alors que Geneviève souriait comme s’il n’y avait pas de lendemain. De mon côté, pour remporter l’épreuve j’ai décidé de sortir mon sourire sur le point de se transformer en rire. Ainsi, tout le monde souriait, sauf ma sœur car elle n’était pas là. 
 
Geneviève s'est ensuite installée au bar et a voulu m'inviter à prendre un verre. Misère. Pressée par l'insistance ambiante, j'ai pensé que mieux valait jouer le jeu. Je réfléchirais à cette situation plus tard, à tête reposée. J'ai rappelé à Geneviève que je travaillais, acceptant toute de même de faire quelques arrêts pour me rafraîchir et discuter un peu.
 
Alors que Geneviève et moi apprenions à nous connaître, un homme qui nous observait de loin a voulu nous offrir des shots. Pourquoi pas? Il demandait à savoir ce qui nous plairait. Moi, ça ne me dérangeait pas. Mais Geneviève voulait en savoir plus, toujours plus, sur moi.
 
- Qu’est-ce que tu aimes?
- J’aime tout.
- Il doit y avoir quelque chose que tu aimes moins!
- Hum... Ha oui, c’est vrai : les hommes! Ha ! Ha ! Et le brandy. 
- Ha!Ha! Tu sais Christine, quand je suis avec toi, on dirait que  j’aime un peu moins les hommes aussi.
 
Heureusement, le quidam qui nous payait des verres avait manqué cet échange. Étant donné qu’aucun choix ne se faisait, il a opté pour des Liquid Cocaine, un mélange de Goldschläger et de Jägermeister. 
 
Bon. Je soupçonnais que je gérais la situation comme un déménagement : de façon pitoyable. Alors, je me suis dirigée vers la salle de bain pour réfléchir à tout ça.  Malheureusement, Geneviève m'a suivie. Dans la cabine, elle a voulu que je l'embrasse alors je n'ai pu réfléchir à rien. 
 
Mon quart de travail s'est achevé ; Geneviève désirait que je rentre avec elle. Prise au piège et frémissant à l’idée d’être qualifiée d'allumeuse, j'ai refusé avec le seul prétexte qui m'est venu à l'esprit: que j'avais des champignons sur ma pointe.