La chronique du Conseil québécois LGBT

Digérer la soupe

Marie-Pier Boisvert
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Marie-Pier Boisvert

Je ne sais pas si c'est parce que notre jeune premier ministre est particulièrement volubile sur les droits LGBT ou bien c’est parce que nos communautés sont elles-mêmes plus verbeuses, mais j'entends de plus en plus de nouvelles voix médiatiques s'élever contre le «nouveau discours» entourant les minorités sexuelles au Québec*, et je vous avoue, très candidement, que ça m'énerve.

Je suis énervée parce que je ne comprends pas quels sont les objectifs de ces voix, ce qu'elles recherchent en pointant, par exemple, les dangers des stéréotypes sexuels perpétués par les personnes trans, ou alors en se plaignant du grand nombre d'étiquettes que s'octroient les non-hétérosexuel.le.s. Est-ce qu'elles croient réellement que les enfants qui jouent avec leur expression de genre vont tout à coup se voir forcé.e.s de transitionner parce que ce serait plus socialement acceptable (!) d'être une fille trans qui aime les choses de fille (!!) que d'être un garçon qui aime les choses de fille? Ou s'inquiètent-elles que, devant une personne s'identifiant comme une femme homoflexible aromantique, elles auraient à demander des définitions, et ne pourraient pas digérer la soupe à l’alphabet LGBTTQQAIP2S qu’elles se feraient servir?
 
Je pense que non. Je pense qu'elles n'ont pas bien réfléchi avant d’avancer des idées peu recherchées qui se soldent par : « oui mais les débats, c'est sain ». Je n’accepte pas que, sous le couvert de la « discussion », d’une part on tente de réduire des identités à des « idéaux typiquement associés aux sexes » et, d’autre part, on réduise des désirs à des «questions existentielles aussi stériles que débandantes».
 
Si on n’adapte pas le vocabulaire déjà bien ancré dans certains milieux – le mot «genre», par exemple, qui est central aux luttes féministes – en s’éduquant sur ce que ce vocabulaire peut signifier dans d’autres contextes, on manque vraiment le bateau. «Identité de genre» c’est loin d’être la même chose que « genre-tout-court ». Oui, notre identité de genre est quelque chose d’intrinsèque, alors que le genre est, lui, un construit social. Pourquoi ces réalités seraient-elles contradictoires? Pourquoi ne peut-on pas «mener l’attaque sur deux fronts, l’un rejetant l’imposition des rôles et normes de genre, et l’autre prônant l’amélioration rapide de la vie des personnes trans**»?
 
Et si on répond à la multiplication des étiquettes par une simplification du type «On est tous humains, à quoi servent les étiquettes? AIMONS-NOUS, BORDEL», on tombe dans le piège d’une universalité assez straight, finalement: celle de la majorité. C’est cette majorité qui peut se permettre de faire des généralités: elle, elle n’a pas besoin d’étiquettes, tout le monde la comprend. Les étiquettes servent à nommer les exceptions, celles qu’on ne voit pas sauf si on les cherche. Et quand ces étiquettes ne nous représentent plus, on en crée d’autre.
 
Tout le monde devrait pouvoir se retrouver dans les mots qui parlent d’elles et d’eux.
 
Pour comprendre l’importance qu’ont ces étiquettes pour nos communautés, il faut se transporter une minute dans la peau de quelqu’un qui vit quelque chose qu’il ne peut pas nommer. Imaginez la solitude. Imaginez la peur. Maintenant, imaginez l’impact qu’aura un simple mot sur l’expérience de cette personne: soudainement, grâce au mot « bisexualité » par exemple, avoir du désir à la fois pour des hommes et pour des femmes n’est plus une aberration (... et on en profite pour saluer mon moi-adolescente au passage). C’est, pour plusieurs d’entre nous, rien de moins qu’une épiphanie. On découvre que d’autres vivent ces mêmes 
expériences, on s’ouvre à l’idée d’avoir une «communauté». On a enfin le mot-clé qu’il nous fallait pour avoir les meilleurs résultats Google et peut-être commencer à se comprendre soi-même.
 
Donc j’aimerais inviter ces voix médiatiques à débattre sur autre chose que nos identités et nos orientations. Parce que – surprise! – nous débattons déjà de ces termes, à l’intérieur de nous-mêmes et de nos communautés. Croient-elles que nous nous complaisons entre nous, satisfait.e.s de confondre les hétérosexuel.le.s et cisgenres avec nos mots compliqués? Méchant leurre. 
 
Nous poursuivons nos réflexions. Nous sommes critiques du monde et de ses normes : si ces normes nous oppressent, nous ne voulons surtout pas les reproduire… Et nous aimerions qu’on ne nous explique pas qui nous sommes, s’il vous plaît. 
 

 

*  Je parle plus spécifiquement des textes « Queer platonique tendance bi curieuse » (Le Devoir, 8 juillet 2016) http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/474986/queer-platonique-tendance-bi-curieuse et « Projet de loi 103: progressiste, vraiment? » (Ricochet, 3 juillet 2016) https://ricochet.media/fr/1260/projet-de-loi-103-et-mineurs-transgenres-progressiste-vraiment

 **  « Un texte progressiste, vraiment? Réponse à la lettre ouverte d’Alexandra Pelletier et Marie-Pier Lauzon » (Ricochet, 4 juillet 2016) https://ricochet.media/fr/1262/un-texte-progressiste-vraiment