Commerçant

MARIO BEAULIEU : UN PIONNIER DU VILLAGE

André-Constantin Passiour
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MARIO BEAULIEU

Si l’on excepte Priape, Physotech Plus et le club Campus, qui ont tous dépassé le cap des 30 ans dans le Village, le Dépanneur du Village est un des rares commerces du secteur à être domicilié à la même enseigne, soit à l’angle de Sainte-Catherine et de la Visitation. Le Dépanneur du Village ouvre ses portes le 6 décembre 1989, le jour même du drame de la Polytechnique… Évidemment, bien de l’eau a coulé sous les ponts depuis cette date-là… Mario Beaulieu, l’unique propriétaire depuis 26 ans, parle de «l’amour» du Village. Il sait que le quartier est en pleine mutation, mais il insiste pour y voir les bons côtés. Très touché par l’attaque d’Orlando, il croit plus que jamais que le Village demeurera un lieu de rassemblement de la communauté LGBT de Montréal.

«C’est terrible ce qui s’est passé à Orlando, on a vu combien de monde il y avait dans le Village pour la vigile [le 16 juin dernier], pour démontrer leur appui. Lorsqu’on saisit l’ampleur de l’événement d’Orlando, qu’on a voulu tuer des personnes LGBT, c’est là qu’on comprend que le Village est nécessaire encore aujourd’hui en 2016. Il y a plus d’acceptation, heureusement, et les jeunes ne ressentent peut-être pas le besoin de venir dans le Village, mais sans parler d’Orlando, il faut regarder ce qui s’est passé dans Hochelaga-Maisonneuve récemment lorsque deux jeunes hommes ont été battus [parce qu’ils se sont embrassés], c’est là, encore, que l’on comprend l’importance du Village pour la communauté, comme espace pour se rencontrer…», dit Mario Beaulieu dont la devanture du commerce indique «Montréal est Orlando» !
 
«C’est l’amour du Village qui m’a fait acheter ce commerce à des propriétaires d’origine asiatique en 1989, c’était pour être au service de la communauté, parce que j’aime la cause LGBT. J’ai vu les toutes premières parades gaies ici, sur Sainte-Catherine, il y avait deux chars allégoriques, mais c’était le fun, il y avait beaucoup de monde déjà. À partir de là, je savais que le Village évoluerait, qu’il se transformerait», souligne M. Beaulieu qui fut reconnu pendant des années comme le propriétaire du «dépanneur jaune» en raison de la couleur de sa façade.
 
Briqueteur-maçon de métier et ouvrier de la construction, Mario Beaulieu a contribué à l’aménagement de plusieurs commerces du Village aujourd’hui disparus, dont le Café Bloc (qui était là où se trouve l’édifice du restaurant Fantasie), le café restaurant La Rose rouge ou encore le Club Date, etc. «C’est nous qui avons fait le Village, donc lorsqu’on voit qu’il y a des activités LGBT qui se passent à l’extérieur du Village, c’est bien, mais c’est frustrant aussi parce que c’est ici qu’est le cœur de la communauté», dit-il.  Mais il est cons-cient qu’avec les nouvelles technologies et l’ouverture de la société, les jeunes sont moins intéressés par le Village de nos jours, «mais il y en a quand même de temps en temps, il y a une certaine relève chez les jeunes, mais je trouve qu’on ne fait pas assez circuler l’information sur le Village et son histoire», croit-il.
 
Du simple dépanneur à une mini épicerie, le Dépanneur du Village a changé à travers les années. Il y a eu l’agrandissement, en 1999, puis l’ajout graduel de produits, de la charcuterie, des fromages, des sandwichs, des plats cuisinés, la boulangerie, etc. «C’est une belle évolution que nous a procurée l’élargissement de la surface. Cela nous a permis d’offrir plus de produits préparés, cuisinés ici même. J’ai été le 1er parce que les gens voulaient quelque chose de facile à manger. Chez nous, ce que je mange, tu le manges aussi ! C’est comme ça ! Je tiens à la qualité et la fraicheur des aliments, j’y accorde beaucoup d’importance autant pour moi que pour ma clientèle et c’est plus important que jamais de bien manger», pense Mario Beaulieu.
 
S’il est encore là, c’est sûrement parce qu’il croit encore au Village, Mario Beaulieu, non ? «C’est certain que j’y crois encore, sinon je n’y serais pas encore, rétorque-t-il. Le Village est un «melting pot» de toutes sortes de gens, des gais, des hétéros, des bis, des plus jeunes, des plus vieux, etc. et tout le monde s’entend harmonieusement…»
 
«Lors de la piétonisation [Aires Libres], le Village est animé, c’est joyeux et coloré avec les terrasses, poursuit Mario Beaulieu. […] Les Boules Roses sont un beau concept, lorsqu’on prend le pont et qu’on voit ça de loin avec les arbres et la verdure, c’est très joli, c’est une marque que l’on reconnait au Village maintenant. On voit qu’il y aquand même un attachement des gais envers le Village durant cette période.»
 
Ce qui fait le plus mal à Mario Beaulieu, c’est de voir des entrepreneurs LGBT ouvrir des commerces dans d’autres quartiers… «Si le Village meurt un jour, ce sera à cause de la hausse verti-gineuse des loyers qui fait que les gens s’en vont ailleurs. Une baisse des taxes municipales serait la bienvenue aussi pour appuyer les commerces. Sur un autre registre, la sécurité est défaillante par moment, également, donc il faudrait l’améliorer un peu.»
 
«Avec ce dépanneur, mon objectif était de créer des emplois, j’ai eu jusqu’à 24 employés à un certain temps. Ma priorité, mon amour étaient le dépanneur. J’ai été 25 ans célibataire parce que ma plus grande priorité, c’était mon commerce, mes clients et la cause de la communauté. J’en ai retiré une grande satisfaction et j’en suis encore très heureux aujourd’hui», termine Mario Beaulieu.
 
 
MARIO BEAULIEU