L’amour c’est la guerre!

Elle ne nous oublie pas

Frédéric Tremblay
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Frederick Trembley

Depuis qu’elle a commencé à rassembler les jeunes homosexuels qui lui tombent sous la main pour s’en faire une cour, Louise prend son rôle de reine – ou plus justement de fag hag – très au sérieux. Il ne consiste pas seulement à écouter les confidences d’une oreille attentive, à propager les histoires assez subtilement mais pas trop, et à organiser des évènements pour favoriser les rencontres, et donc aussi potentiellement les drames. 

Enfin, oui, la plupart du temps, doit-elle s’avouer. Mais il comporte aussi un côté plus professionnel qui ne lui demande pas moins d’attention : elle veut tout connaitre de la scène gaie montréalaise. Et quand elle parle de scène, elle inclut dans le spectacle toute circonstance publique entou-rant de près ou de loin la gaititude (assu- mant de ne pas recenser ce qui concerne les LBTQIA2, qui l’intéressent moins). Évidemment donc, la deuxième semaine d’août, celle de Fierté Montréal, est pour elle un moment de grande effervescence : elle ne sait plus où donner de la tête tant elle essaie de recommander les bonnes conférences aux plus intellectuels et les bons bars de danseurs aux plus légers de ses mignons.
 
Et puis, le mercredi soir, coup de théâtre : au lieu de leur résumer, avec son habituelle volubilité, le contenu d’une centième exposition de peinture sensuelle, elle leur envoie un texto d’invitation. Ils sont tous solennellement conviés à un souper à son appartement le lendemain soir. Au menu : sa meilleure recette, le meilleur champagne qu’elle connaisse, et une surprise à propos de laquelle elle ne donne aucun indice. Ils peuvent s’installer quand ils veulent autour de 19h; elle arrivera probablement un peu plus tard. À 19h30 donc, tout le monde est assis autour de la table. Le porc braisé les environne de son fumet exquis, la Veuve Clicquot traine avec nonchalance sur le comptoir, mais nulle part trace de Louise. Et soudain, les lumières s’éteignent. Une seule se rallume, en provenance d’un cellulaire sur le plancher – placé avec minutie, ils le devinent, exactement selon l’angle désiré. Louise fait son entrée à partir de la porte arrière. Elle porte une perruque châtaine, arbore un maquillage parfaitement réussi et maitrise d’une manière tout à fait inattendue d’imposants talons-aiguilles. Ceux qui n’ont pas encore compris troquent la mine perplexe pour un sourire en coin quand elle commence à chanter, ou plutôt à lipsyncher : Every night in my dreams, I see you, I feel you. Elle se donne avec une intensité impressionnante pour ses quatre-vingts ans et termine sa prestation avec une pose de diva, une main appuyée sur le comptoir et l’autre renversée sur son front.
 
Un tonnerre d’applaudissements fait trembler la cuisine et s’étire au moins sur une bonne minute. Elle passe  tout ce temps, à moitié encore dans le personnage, à leur répondre avec des signes faussement mo-destes leur demandant faussement d’arrêter. Une fois les vivats et les sifflements retombés, Jean-Benoît est le premier à oser lui demander : «Qu’est-ce que c’est, au juste?» «Bin coudonc, t’as pas compris que…» «Oui, je sais, c’est Céline, c’était bien fait pis toute, mais pourquoi, d’un coup, comme ça?» «J’vais finir par croire que je suis plus connectée que vous!» Olivier met son poing sur la table comme s’il jouait à un quiz télévisé : «Je sais! C’est à cause de son vidéo!» Tout le monde laisse échapper un soupir de compréhension. Bien sûr que le message viral de Céline Dion pour souhaiter une bonne Fierté homosexuelle avait dû faire réagir Louise : elle s’était reconnue dans la sortie publique de cette semi-vieille sage et revendicatrice, qui montrait son support avec humour – et une petite touche de truc de grand-mère. «Un point pour le p’tit gars! Ce soir, on va parler de Céline, on va écouter du Céline, on va…» «On va finir par vomir du Céline », lance Valentin de ce ton ironique qu’ils lui connaissent si bien. «Bon, v’là le Parisien chiant qui ressort, rétorque Jonathan du tac au tac. Évidemment, la vedette des cousins colons n’est pas à la hauteur de sa culture.» «C’est pas ce que j’ai dit, se défend l’accusé. J’aime beaucoup l’art québécois, mais Céline, franchement…» 
 
« Franchement quoi? » « Disons qu’elle est… un peu fade? Chaque fois que j’entends parler de Céline, je pense au rêve québécois. C’est comme une version fami-liale du rêve américain : la petite fille qui passe de l’anonymat de Charlemagne à la célébrité du Caesars Palace, mais qui fait retomber sa fierté sur sa patrie d’origine. Au lieu d’une personne qui nous casse les oreilles avec l’histoire de son succès, on en a sept millions. Allô l’enfer! » Levée de boucliers générale. Il répond à coups de railleries spirituelles. La discussion, même si elle est devenue débat, permet quand même à chacun de raconter son histoire avec Céline, de dire quelles sont ses chansons préférées, pourquoi, comment, les souvenirs que ça lui rappelle – amoureux et/ou sexuels si possible… Louise, toujours déguisée, souffle sur des feux d’un côté et en arrose d’un autre pour que sa soirée reste un hommage à celle qu’elle sait être une icône de plusieurs générations d’homosexuels. L’arrivée de celui que fréquente Valentin, désormais définitivement intégré au groupe, suspend un moment les envolées lyriques. Après avoir embrassé son Français, il déclare à la cantonade : « J’ai cru entendre que vous parliez de Céline? Ça tombe bien, j’en profite pour dire à Valentin que je l’invite à la voir mardi prochain! J’ai réussi à avoir deux billets! » Valentin ne se contrôle plus : il pousse les grands cris, il saute partout, il échappe même une larme de bonheur. La tablée le regarde fixement. Il se calme et rougit. « Bin quoi… Ça reste un de mes rêves depuis que je suis enfant… » Et tous trinquent en riant à la longue vie de la superstar.