Flirts au féminin

Meurtrie en série

Christine Berger
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Christine Berger

Ça faisait six mois que j'habitais à Ste-Thérèse dans une zone résidentielle renégate. Les locataires du haut avaient transformé leur appartement en karaoké permanent et ils avaient des voix de crécelle. Les flatulences des voisins de droite étaient d'une pétulance que je n'avais jamais connue auparavant; selon mon analyse, ils dégageaient autant d'énergie qu'un séisme de magnitude 4,9 sur l'échelle de Richter. Les cégépiens de gauche avaient décidé de camper dans ma cour car il y avait supposément trop de vidanges chez eux et des irrégularités olfactives dans leur propre jardin. Des fois, ils faisaient des feux de poubelle.

Je venais de constater que quelqu'un avait volé la fougère que j'avais plantée devant mon appartement lorsque Michelle nous a invitées, ma blonde et moi, à la visiter dans la Vieille-Capitale. Quelle joie, car ça faisait au moins cinq ans que je n'avais pas vue cette amie du primaire. Michelle était ma partner d'Olympiades.
 
Québec nous attendait dans toute sa grâce et sa beauté de cigale ébahie. Quant à Michelle, elle ressemblait à une skieuse victime d'une chute de chairlift. Elle portait un plâtre gros comme un cône orange d'autoroute et une attelle en bois de palette. Rien de surprenant car Michelle était une meurtrie en série. Cette fille avait toujours quelque chose: un pied foulé, une main brû-lée, un grain de beauté arraché, des poils incarnés, un tatouage infecté, une mèche de cheveux bleachée, une vertèbre égarée. Elle s'estro-piait comme elle chiait, manifestant, pour une constipée comme moi, une constance déroutante. 
 
Secrètement, je pensais qu'il se produisait parfois entre les neurones de mon amie une étincelle qui la rendait menaçante pour elle-même. 
 
Quand on lui a demandé ce qui lui était arrivé, Michelle nous a présenté sa blonde - elle s'appelait Myriade - en précisant que depuis une semaine elles formaient un couple ouvert. J'ai voulu savoir ouvert dans quel sens. Michelle a répondu dans le sens horaire, surtout entre minuit et quatre heures. Ça a fait rire ma blonde, cet être sympathique. Moi, je n'ai pas vraiment réagi parce que je ne m'attendais pas à ce qu'on donne des réponses parallèles et hermétiques à mes questions. Je sentais aussi vaguement que le prénom Myriade m'exaspérait, alors tout à coup la congestion m'a envahie; sans doute un retour en force de ma pneumonie de la semaine précédente.
 
À l'apéro, on a appris que Michelle s'était blessé la jambe en tentant de traverser un boulevard en construction alors qu'elle était saoule. Puis, au souper, prouvant que tout vient à point à qui sait attendre, on a su que Michelle et Myriade voulaient développer leur ouverture sur le monde en partageant des expériences sexuelles avec d'autres couples. Michelle nous a demandé quelle était notre position par rapport à ce sujet. Rancunière, j'ai voulu répondre position missionnaire, mais ma blonde a pris la parole avant moi, déclarant que l'idée ne lui déplaisait pas; si la situation se présentait naturellement, par exemple après une soirée arrosée, elle pourrait se laisser tenter. Puis, réalisant qu'elle était en train de déployer des portes de concessionnaire GM, elle a précisé qu'il lui plairait de constater ce qui se mangeait ailleurs, à condition que chacun se contente de picorer dans son assiette. Son commentaire m'a fait réaliser qu'on était en train de manger du Kraft Dinner.
 
 
J'ai vraiment su que j'allais émerger de ce séjour psychologiquement meurtrie lorsqu'on a décidé de sortir au Drague et qu'on est tombées sur une soirée karaoké. Michelle est montée sur le stage avec son attelle et je me suis rendue compte qu'elle avait une voix de crécelle. 
 
La pneumonie palpitait en moi comme les spirales et le fromage en poudre que je digérais mal et j'étais congestionnée jusque dans les pieds. Alors, avec mon amoureuse, on a décidé de rentrer. Michelle attendait sa toune; Myriade et elle ont décidé de rester. 
 
On n'a pas entendu Myriade rentrer mais Michelle, elle, on ne l'a pas manquée. Elle est descendue à l'aube dans le demi sous-sol comme une boule de bowling lancée dans un escalier. C'était si bruyant qu'en me réveillant j'ai cru que mon voisin de droite avait largué une caisse. Puis, j'ai vu apparaître sa tête de fougère dans le cadre de porte de la chambre qu'on occupait. Elle s'est approchée de moi et a posé sa langue - que je devinais blanche, très blanche - sur mes lèvres et dans mon cou. Je me suis dit qu'elle s'était sans doute trompée de pièce. Mais non, car elle a dit mon nom. 
 
J'étais pleine de mucus, et j'ai pensé que ça devrait la rebuter. Je me suis râclée la gorge pour lui signaler clairement que j'étais une proie ingrate. Avec un certain succès, car elle s'est désintéressée de moi. Elle s'est alors attaquée à ma blonde, aussi interdite que moi. Je pense qu'on devait avoir l'air de deux réglisses au fond d'un tiroir; raides, contractées et rouges humiliées. 
 
À un moment donné je me suis ressaisie et j'ai tenté de la repousser. Mais on aurait dit que son attirail à la jambe lui servait d'ancrage. Un de ses yeux luisait, on aurait dit un pirate. Elle nous martelait de enwoyez donc les filles et son haleine, intense comme un feu de forêt, nous dévisageait. 
 
J'ai voulu appeler la blonde de Michelle à la rescousse, mais je ne me souvenais plus de son nom - je n'avais que Myrtille en tête. Alors, j'ai agrippé la première chose accessible à la sortie de la chambre, la poubelle de la cuisine. Je l'ai lancée sur Michelle et j'ai dit à ma blonde de rassembler ses affaires; tant qu'à dormir dans un appartement souillé de vidanges, autant camper dans le jardin du voisin.