La chronique du Conseil québécois LGBT

S’enraciner

Marie-Pier Boisvert
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Marie-Pier Boisvert

Au moment où j’écris ces mots, les festivités de Fierté Montréal viennent de commencer, et les communautés LGBTQ+ de la province sont partout dans les médias. Le vocabulaire utilisé par ces derniers – et par les porte-parole des différents groupes – fait l’objet d’une scrutation particulière, et on en vient même à dire que les mots nous divisent plus qu’ils nous unissent.

logoIl y a tant de résistance devant les mots de la diversité sexuelle et de genre, actuellement, que je ne sais même plus d’où elle est partie. Est-ce que ces tensions linguistiques (et identitaires, et politique, avouons-le) viennent d’un «clash» de valeurs? D’une distance de type «droite-gauche»? Est-ce un dialogue de sourd entre des classes sociales, ou une bonne vieille guerre des générations? C’est peut-être même une peur classique de «l’Autre avec un grand A» : les expériences d’une personne n’ont aucun lien avec celles de son interlocuteur.trice et ce fossé entraîne un rejet total plutôt qu’une ouverture… 
 
On me dira qu’il s’agit d’un (pas si) heureux mélange de toutes ces résistances, et on aura raison sans doute, mais je ne suis pas satisfaite de cette réponse. C’est une insa-tisfaction égoïste : je ne peux pas lutter contre 50 résistances aussi facilement que si je n’en vois qu’une, donc ça me donne envie de bouder comme une enfant qui, visiblement, n’obtiendra pas ce qu’elle veut.
 
Le début de cette semaine de Fierté, toutefois, m’a laissé entendre des choses incroyables, qui me donnent du souffle pour pousser des portes (parfois, souvent, tout le temps) fermées. Éric Pineault, président de Fierté Montréal, soulignait lors de la conférence de presse d’ouverture que nos commu- nautés doivent s’attaquer au sexisme et au racisme, qui sont à la base de l’homophobie et de la transphobie. Jasmin Roy, leur porte-parole, disait pendant le talk-show «Millenya» que ce sont les inégalités entre les hommes et les femmes qui créent de graves déséquilibres dans notre société. 
 
Ces prises de position, prononcées par des militants de longue date qui bénéficient d’une grande visibilité, sont pour moi la preuve que nos communautés sont en évolution. J’ai l’impression que quelqu’un a donné un cours sur l’efféminophobie à M. Roy et que ça l’a profondément marqué; que M. Pineault a côtoyé des personnes racisées fantastiques qui se sont taillées une place dans son cœur. Je pensais ces idées encore cloisonnées dans la marge, mais il semblerait que les médias sociaux (entre autres) font en sorte que parfois, les idées se rendent à des nouvelles oreilles.
 
Or, la Fierté 2016 me rappelle aussi que le mouvement LGBTQ+ au Québec est encore jeune, donc que les mots qu’on utilise pour en parler le sont aussi. S’il 
existait une échelle d’ancienneté des mouvements sociaux, on pourrait presque dire que la criminalisation existait encore l’année passée, que la crise du VIH c’était le mois dernier et que mariage c’était hier… Sans parler des droits des personnes trans, qui s’acquièrent au compte-gouttes depuis, quoi, une minute et demie? 
 
Oublier nos luttes passées serait problématique, mais à trop vouloir se souvenir, on s’enracine parfois dans des morceaux d’histoire qui sont appelés à se transformer pour le mieux… tels que les mots, justement. Même les mots qui ne signifient pas la même chose pour tout le monde.
 
Est-ce que «homosexuel» est un mot plus légitime que «queer»? Ce dernier est pourtant plus vieux, techniquement. Est-ce que «LGBT» a des racines plus profondes que «diversité sexuelle et de genre»? Ça dépend de l’endroit d’où on se tient…
 
Les plus vieux organismes de nos communautés – je pense à Gai Écoute, notamment, ou à Jeunesse Lambda – ajustent leurs flûtes actuellement pour accueillir ces 
diversités qui émergent, et soutenir celles qui sont déjà là. Des réflexions sont en cours dans plusieurs autres 
organismes pour faire de même.
 
À l’image de la campagne du Conseil de l’an dernier, je crois que ce sont nos diversités qui font nos forces. Nous serons toujours divisés, en tant qu’êtres humains, par les expériences singulières qui nous forment… Mais la discrimination, la peur et l’exclusion, visibles ou non, nous les avons toutes et tous déjà vécues, et la prochaine génération les vivra aussi, sous d’autres formes, sans doute étrangères à nos réalités d’aujourd’hui.
 
J’espère seulement avoir les oreilles grandes ouvertes pour entendre et écouter leurs mots, même quand j’aurai l’impression d’être un peu, moi aussi, enracinée.