Mélanie Joly, Ministre du Patrimoine Canadien

La battante qui veut changer les choses

Denis-Daniel Boullé
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Mélanie Joly

C’est dans son bureau de circonscription de Cartier-Ahuntsic, que Mélanie Joly nous reçoit, au onzième étage d’un édifice industriel reconvertit en bureaux dans un quartier en pleine mutation. La nouvelle ministre du Patrimoine canadien est reconnue pour son énergie débordante, elle va très vite. Elle, qui après avoir quitté le droit, connu un détour par le journalisme, rêvée de politique municipale en se présentant aux dernières élections à la mairie de Montréal, accède à la mi-trentaine à un poste clef du gouvernement fédéral bien déterminée à y faire sa marque, à faire la différence. Son rire est communicatif, il retentira plusieurs fois dans l’entrevue, surtout quand nous l’appellerons Madame la ministre. Elle ne se fait pas encore à ce titre, elle, qui préfère qu’on l’appelle Mélanie. Énergique, mais aussi curieuse, et amoureuse de l’art, bien entendu, et des gens. Un mélange nécessaire pour celle qui veut changer les choses, qui croit que la culture et l’art sont un des meilleurs moyens de construire du lien social.

Vous avez lancé une grande consultation sur le numérique, quels sont les autres projets qui vous tiennent à cœur?
 
Dès que j'ai été nommée, ma plus grande préoccupation a été de recréer une connexion avec le milieu des arts, avec le milieu de la culture, avec les intervenants qui ont souffert, il faut se l’avouer, sous le gouvernement précédent. Je voulais recréer une relation de confiance, de voir quelles étaient leurs préoccupations, les opportunités aussi. Le nouveau gouvernement a réinvesti 1,9 milliard dans la culture, le plus gros réinvestissement d’un gouvernement en 30 ans, et le seul pays au monde présentement à réinvestir dans la culture alors que la tendance veut, dans les autres pays, que l'on coupe dans ce secteur. Concernant le numérique, nous avons fini la phase de pré-consultation, avec plus de 10 000 personnes qui ont participé à en ligne. J’ai lancé un comité consultatif avec des gens de partout au pays mais avec surtout des personnes provenant de différents secteurs, comme le domaine de la musique, du livre, du cinéma mais également du domaine des médias. Nous nous sommes rencontrés fin juin et nous sommes en train de finaliser l’étude des résultats de la pré-consultation. Au Québec, on retrouve sur le comité, Monique Savoie de la Société des Arts Technologiques (SAT), Philippe Lamarre d’Urbania, Catherine Texier de la Fédération des professionnels de l’Art contemporain (CIPAC) entre autres. Fin août je vais annoncer le calendrier des consultations publiques qui auront lieu partout au Canada. Le but est que les gens se sentent intéressés par ce projet. Avec le numérique, ce sont des milliards de dollars qui sont en jeu. Comme gouvernement, nous avons été élus pour relancer la croissance économique. Il y a deux possibilités. Soit on augmente la population, soit on travaille sur l’innovation qui va créer de la croissance. Il faut avoir de bons incubateurs, et travailler donc la créativité. Et les personnes qui sont à la base de la créativité, ce sont en grande majorité les artistes, les architectes, les ingénieurs. Dans une ville comme Montréal, ce discours-là prend tout son sens mais, au niveau fédéral, il faut que ce discours prenne partout au Canada. Ce discours n’est pas fondé seulement sur une philosophie économique, il est fondé sur une vision du lien social. Il y a des défis dans nos sociétés de cohésion sociale, et nous pouvons être fiers au Canada d’avoir créé une société qui est accueillante, hospitalière, qui accepte les différences et, comme le dit notre Premier ministre, notre diversité est une force plutôt qu’une faiblesse. En réinvestissant dans la culture, on s’assure d’investir dans le vivre ensemble, dans des lieux et des activités où les Canadiens et les Canadiennes peuvent apprendre à mieux se connaître, et à mieux se comprendre, et construire des ponts. Mais il est important aussi que via le numérique, le contenu culturel canadien se fasse connaître et apprécier à l'extérieur du pays. Il faut s’assurer que le contenu canadien soit présent et pour y arriver il faut des leviers, des leviers de politiques publiques en même temps que des leviers économiques. Notre politique culturelle est fondée sur un contrat social. Le Canada est ouverte et tolérante, avec deux langues officielles, et fait la promotion du multiculturalisme. Sur cette base-là, nous ajoutons la réconciliation avec les peuples autochtones, que cette voix-là puisse se faire entendre, et aussi que nous valorisons les identités multiples. Il faut s’assurer que nos politiques culturelles soient des leviers de réaffirmation de notre contrat social.
 
Bien avant le règne de Harper, les organismes LGBT à vocation culturelles souffraient déjà d'un manque de financement. Comment pensez-vous remédier à cette situation dans votre politique de valorisation de la diversité?
 
La question de la diversité est très importante pour moi. Elle fait partie de mon mandat et je vais être attentive que dans nos différentes agences, les conseils d'administration, cette diversité soit prise en compte. J’ai demandé à mon équipe de regarder les modalités des programmes qui sont en place, je suis très ouverte à entendre les représentants de la communauté LGBT qui œuvre dans le milieu culturel pour voir quels sont les enjeux auxquels ils font face, s’ils pensent par exemple qu’il y a encore de la stigmatisation quand ils approchent les décideurs. Et de chercher avec eux des solutions satisfaisantes. Cela me ferait plaisir de les entendre, d’autant plus que le domaine des arts et de la culture a été très affecté par le passé et je comprends leur inquiétude. Sur les 1.9 milliards d’investis, on a doublé le budget du Conseil des Arts du Canada pour financer la création et donc pour financer de nombreux organismes. Je serai enchantée d’avoir cette discussion autour du financement avec les membres de la communauté LGBT du milieu culturel.
 
Les célébrations du 150e anniversaire de la confédération s'en viennent, les LGBT seront-ils représentés lors de ces célébrations?
 
Vous le savez, je suis en charge des célébrations de cet anniversaire qui tournent autour de quatre thématiques importantes : l’environnement, la jeunesse, la réconciliation avec les peuples autochtones, l’importance de la diversité et de l’inclusion. La dernière thématique me tient particulièrement à cœur parce qu’elle touche directement mon mandat. Je souhaite donner une grande place à la diversité et à l'inclusion lors de ces célébrations.
 
Vous êtes prête à rencontrer les responsables d'organismes LGBT culturels, comment allez-vous concilier un agenda déjà bien chargé avec des rencontres qu'on pourrait qualifier d'individuelles?
 
C'est vrai que je n'ai pas beaucoup de temps en fait pour moi, mais j'ai une très grande énergie, donc le travail ne m'a jamais fait peur. Pour moi, il est important comme politicienne de maintenir cette humilité-là, qu’au-delà des symboles et des responsabilités qui sont somme toute très grandes, je reste les deux pieds sur terre pour que cela ne me monte jamais à la tête. Mon mandat est très large, j’ai les Arts et la culture, les musées nationaux, les langues officielles, les médias (CRTC et Radio Canada), le multiculturalisme, la diversité et l’inclusion, et les célébrations du 150e anniversaire de la confédération, mais je crois que Patrimoine Canadien n’a jamais été aussi stratégique au sein du gouvernement, car c’est une priorité et de m’inscrire dans l’agenda de l’innovation et de la cohésion sociale.