Michel, militant de 29 ans

C’est comment être gai... au Cameroun?

Samuel Larochelle
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Michel

Si la chasse aux sorcières qui défrayait les manchettes depuis des années tend à diminuer au Cameroun, la discrimination à laquelle font face les homosexuels n’est pas moins dramatique, selon Michel, un militant des droits lgbt de 29 ans qui demeure à Yaoundé, la capitale. 

Dans un pays où l’homosexualité est passible de plusieurs mois de prison, d’amendes salées et de répressions violentes, ses actions militantes sont risquées. Comme en témoigne le sort réservé à Éric Lembembe, un militant tué en 2013 après avoir été torturé (yeux crevés, membres brisés, corps entièrement brûlé au fer à repasser). « J’affronte des dangers tous les jours dans l’exercice de mon travail, qui est considéré illégal et dangereux par l’État, puisque je défends l’indéfendable, explique Michel qui soutient la communauté lgbt avec l’organisme CAMFAIDS, dont Lembembe était le directeur général avant son assassinat. 
 
Vivant son homosexualité ouvertement avec ses collègues et ses proches, le Camerounais dit avoir le soutien de la majorité des membres de sa famille, quelques années après une sortie du placard turbulente. « Je vivais chez un oncle homophobe. Un jour, il a retrouvé dans ma chambre deux de mes amis… nus. Ils ont été humiliés par mon oncle et ses voisins, avant d’être livrés à la police et envoyés en prison. La police me recherchait aussi puisqu’ils avaient été trouvés chez moi. Je me suis réfugié chez un ami et j’ai terminé mon trimestre sans remettre les pieds au lycée. Je vivais seul dans une chambre que ma mère payait malgré sa pauvreté. Elle m’acceptait comme je suis et elle me manifestait son amour durant cette période difficile. »
 
Depuis quelques années, il observe une infime avancée dans la tolérance des Camerounais. Il affirme cependant que cette ouverture partielle est masquée par une haine sous-jacente. « La perception de la population demeure négative, tant dans les grandes villes que dans les régions rurales. Les lgbt et leurs alliés composent encore avec énormément d’inégalités, de discrimination et de violence. » L’Église est selon lui responsable d’une large part des préjugés que ses compatriotes entretiennent. « La religion catholique est l’une des religions qui stigmatisent, discriminent et poussent le plus à la haine des personnes lgbt à travers ses homélies. Malgré les messages de tolérance et d’amour lancés par le pape, ses subalternes incitent les gens à la haine. Avec comme conséquences une succession de rejets, d’assassinats et d’injustices envers des personnes marginalisées et sans défense. »
 
Dans le cadre de son travail, Michel est témoin de situations d’une intolérable cruauté. Lors de notre entretien, il nous a raconté comment un jeune homosexuel est décédé en avril dernier, après que sa famille ait refusé de l’amener à l’hôpital… puisqu’il était gai. « Ne pouvant plus se lever, il a contacté notre association par téléphone. Notre équipe s’est rendue chez ses parents où il logeait. Sa famille l’avait abandonné. L’endroit où il était couché était très sale. Une partie de sa peau était collée au lit, car il ne pouvait plus se lever. Il faisait ses besoins sur place, sans qu’un membre de sa famille ne lui vienne en aide. Nous leur avons proposé de prendre en charge les examens, les frais d’hospitalisation et les médicaments, quand ils nous ont parlé d’un manque d’argent pour le soigner. Mais lorsque nous leur avons offert de l’amener à l’hôpital, ils ont refusé de donner leur accord… Ils nous ont clairement dit qu’en tant qu’homosexuel, il ne méritait plus leur assistance et qu’il devait mourir afin que l’image de la famille soit lavée. Il est mort deux semaines après. »
 
De telles histoires ne suffisent malheureusement pas à susciter l’indignation populaire. « Quand on en parle au gouvernement, on nous répond que ce sont des histoires inventées. Pourtant, l’exemple que je viens de donner en est un qui s’est produit au sein même d’une famille. On pourrait écrire 5000 pages uniquement sur ce qui se passe dans le reste de la société. »
Outre les injures, les rejets, les violences et les menaces de mort, les gais et les lesbiennes camerounais sont souvent victimes d’arnaqueurs, qui utilisent les sites de rencontres lgbt pour les extorquer. D’une part, des homophobes flirtent avec des gais et profitent de leur incapacité à recevoir (s’ils vivent avec leur famille, s’ils sont mariés ou s’ils demeurent dans un quartier peu sécuritaire) : les arnaqueurs choisissent un lieu de rencontre où ils seront accompagnés de plusieurs complices pour tabasser les homosexuels et les forcer à leur donner tout ce qu’ils possèdent. D’autre part, des gais ont des relations sexuelles avec d’autres gais et les menacent ensuite de faire un scandale, si ces derniers ne leur remettent pas une somme d’argent exorbitante. « C’est un sale phénomène que nous combattons avec toute notre énergie », explique Michel.
 
De toute évidence, le Cameroun est encore très loin de légaliser le mariage pour tous et l’adoption pour les parents de même sexe. « Personne n’en parle actuellement, car ce serait mettre la charrue devant les bœufs. L’une des stratégies de CAMFAIDS est d’initier des conférences, des débats et des tables rondes à la radio et à la télévision pour briser le silence et permettre à tous de vivre en paix. On doit d’abord prôner un dialogue d’acceptation, d’amour et de tolérance menant à la dépénalisation de l’homosexualité. »