Mobilise!

«Faire partie» de la communauté LGBTQ : encore d’actualité?

Collaboration Spéciale
Commentaires
logo Mobilise

Nous venons de vivre les célébrations de Fierté Montréal, festival annuel important pour la communauté LGBTQ et qui lui permet d’afficher ses couleurs et ses diversités, il semble pertinent de discuter de l’engagement des uns et des autres à l’égard de cette même communauté. Si cet événement couru est un gage de solidarité et de fierté, ces sentiments sont-ils partagés et importants pour toutes les personnes LGBTQ?

L’engagement envers sa communauté : important pour qui?
Pour alimenter nos propos et à titre vraiment illustratif, nous présentons des résultats tirés d’un questionnaire complété par plus de 1300 hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes ayant profité des services de SPOT, un service de dépistage rapide du VIH offert en milieu communautaire jusqu’à tout récemment. Ces résultats ne reflètent en rien la position de l’ensemble des membres de la communauté LGBTQ, ni l’opinion des hommes séropositifs, mais sont tout de même utiles à la réflexion, tout au moins pour un certain segment de cette communauté multiple. 
 
Dans cet échantillon d’hommes interrogés dans les 3 dernières années, c’est moins de la moitié, en moyenne, qui exprime un fort engagement envers la communauté LGBTQ. Nous avons tenté de capter cet engagement à l’aide de 4 énoncés présentés à la figure 1. En ce qui concerne le premier énoncé, on voit que 51,1% des participants considèrent faire partie de la communauté LGBTQ. Pour les autres participants (48,9%), leur réponse à cet énoncé indique un lien moins important avec la communauté. Sur ce même énoncé, la réponse des plus jeunes diffère légèrement, mais significativement, de celle des plus âgés, les moins de 35 ans étant proportionnellement moins nombreux à considérer faire partie de la communauté LGBTQ (figure2). 
 
Pour les autres énoncés (figure 1), 45,2% des répondants rapportent que participer aux activités de la communauté LGBTQ est une chose positive pour eux, 41,9% expriment leur sentiment d’appartenance à cette communauté et 32,5% disent que faire partie de la communauté LGBT est un aspect important de leur identité.  Sur ces trois énoncés, aucune différence selon l’âge, le revenu ou l’éducation n’est observée.  
 
On voit toutefois que, dans l’ensemble, l’engagement envers la communauté LGBTQ est plus fort chez les hommes nés ailleurs qu’au Canada et chez ceux dont la majorité du réseau social est composé d’hommes gais. Les plus engagés semblent aussi avoir une vie sexuelle et affective plus diversifiée. Ils sont plus nombreux à rapporter vivre en couple; ils ont aussi, en moyenne, plus de partenaires réguliers ou occasionnels autres que des partenaires d’un soir (one night). Ils rapportent davantage que les autres, rencontrer leurs partenaires dans les bars et dans les saunas, indice d’une fréquentation plus assidue des lieux sociosexuels du Village. 
 
Un plus fort engagement envers la communauté ne semble pas associé à une utilisation plus fréquente des médias électroniques et sociaux pour rencontrer ses partenaires sexuels, ni à davantage de relations anales sans protection (condom, PREP ou autres pratiques adaptatives). En matière de prévention du VIH et des ITSS, à première vue, être plus en lien avec la communauté n’est donc pas un facteur de risque.  
 
Sur le plan social et relationnel, l’engagement communautaire semble plutôt favorable à la santé. Les données ne permettent malheureusement pas d’approfondir ces liens entre l’engagement communautaire et d’autres indices de santé et de bien-être (santé psychologique par exemple), ce qui mériterait d’être étudié dans les prochaines recherches auprès des hommes de la communauté montréalaise
 
L’engagement envers sa communauté : pourquoi?
Ces résultats sont surprenants sur plusieurs points. Fin des années 90, début des années 2000, dans une autre étude d’envergure réalisée à Montréal auprès d’hommes gais et bisexuels séronégatifs (cohorte OMÉGA), 80% des participants exprimaient un fort sentiment d’appartenance envers la communauté gaie. Qu’est-ce qui explique ce déclin important du sentiment d’appartenance depuis 20 ans (de 80% à environ 40%)?  Au delà du fait qu’il s’agit d’échantillons probablement quelque peu différents, ce grand écart s’explique davantage par des changements à la fois dans le contexte social et à l’intérieur même de la communauté dans les deux dernières décennies. L’arrivée d’internet et des médias sociaux a certes  bouleversé les modalités d’échanges avec les membres de sa communauté et de recherche de ses partenaires sexuels. En 1996, dans cette même étude (cohorte OMÉGA), à peine 3% des gars rencontraient par internet, cette proportion étant autour de 25% en 2003. Maintenant, internet et les diverses applications mobiles sont le principal mode de socialisation et de recrutement de ses partenaires sexuels. 
 
Cette indépendance dans l’accès aux membres de la communauté LGBTQ et à leurs alliés-es ainsi qu’à des partenaires sexuels incluant la possibilité de mieux les choisir selon ses préférences de tous ordres, a peut-être réduit la nécessité de fréquenter les espaces gais et de participer à des événements communautaires pour socialiser et avoir du sexe. D’autre part, chez les plus jeunes, peu importe l’orientation sexuelle, les modèles relationnels et le rapport au genre se sont «fluidifiés» créant un partage de lieux sociosexuels, somme toute, relativement sécuritaires pour les jeunes LGBTQ. Dans un tel contexte, l’urgence de se retrancher dans des espaces clairement LGBTQ n’est peut-être pas ressentie avec la même intensité.  Nous laisserons le soin aux sociologues de nous éclairer davantage sur la question.
 
Aurait-t-on aussi perdu de bonnes raisons de s’engager, voire de militer? On le dirait bien, tout au moins pour une bonne proportion de personnes de la communauté. C’est vrai que diverses menaces comme le VIH ou la non reconnaissance de ses droits ont été à l’époque, des moteurs de mobilisation importants. Le contexte a changé. Le VIH est maintenant une maladie chronique dont on ne voit plus la nécessité de parler. On a tous les moyens pour prévenir cette infection et une personne qui vit avec le VIH a tous les moyens de vivre une sexualité sans risques pour ses partenaires et d’avoir une bonne qualité de vie. Sur le plan légal et sociopolitique, depuis 2002, avec la loi instituant l’union civile et établissant les nouvelles règles de filiation, jusqu’à la dernière inclusion au code civil, en 2015, qui permet aux personnes transgenres d’obtenir des documents officiels reflétant leur identité de genre sans devoir subir des chirurgies et des traitements médicaux visant à changer de sexe, les droits des personnes LGBTQ sont davantage reconnus. Diverses politiques et plan d’action contribuent à la création d’environnements favorables aux diversités sexuelles. 
 
Alors pourquoi, dans le quotidien de chacun d’entre nous, membres de la communauté LGBTQ, intervenants-es et alliés-es, vivons-nous ou sommes-nous témoins d’expériences de discrimination, de rejet, d’exclusion ou de façon plus insidieuse, d’intimidation, d’harcèlement et d’humi-liation? Comment expliquer ces multiples témoignages exprimés d’iné- quités et d’injustices en matière d’accès aux services alors que les lois et les politiques devraient être favorables? C’est certain qu’au Québec, l’accès aux services pour «monsieur et madame tout le monde» est un problème. Mais ce problème est multiplié si vous êtes membres de la communauté LGBTQ et encore plus, si vous appartenez à un autre type de minorités (ethnoculturelles, par exemple). «Me semble qu’il y a encore place à la mobilisation et à l’engagement… me semble que ces situations méritent qu’on s’y attaque ». 
 
«Me semble que s’engager dans sa communauté est encore d’actualité!» S’engager dans sa communauté, c’est davantage que la fréquenter et participer à ses événements socioculturels ou sportifs. C’est chercher les tribunes, prendre la parole, débattre, faire valoir son point, croire en ses capacités, chercher à augmenter ses compétences, développer son sens critique et l’exprimer… individuellement et collectivement, pour faire changer les choses, des choses qui nous semblent inacceptables et pour lesquelles nous proposons des solutions et nous contribuons à leur mise en place. 
 
Une enquête et un forum : s’engager maintenant, pour aujourd’hui et pour demain
À Montréal, il est possible de s’engager de multiples façons. Le projet MOBILISE! est l’une des tribunes qui crée un espace propice à l’engagement envers la communauté. Dans le cadre du projet MOBILISE! plusieurs d’entre vous avez pris ou prendrez la parole pour nous raconter des situations où vous n’avez pu recevoir les services dont vous aviez besoin et auxquels vous aviez droit (projetmobilise.org/fr/participer/activites/). 
 
Les 21 et 22 octobre prochain, nous tiendrons un forum communautaire où ensemble nous dégagerons ce qui nous semble prioritaire en termes d’enjeux préventifs et de barrières d’accès aux services en matière de santé sexuelle. Nous proposerons des solutions. Nous poursuivrons ce genre d’événements et d’actions jusqu’à ce que nous ayons une écoute et des moyens. 
 
C’est pour ces raisons que nous menons actuellement une enquête en ligne à laquelle vous êtes invité à participer (projetmobilise.org/enquete). Cette enquête nous permettra de mieux documenter les stratégies de prévention que vous utilisez, comment vous les combinez et dans quels contextes. Cela nous aidera aussi à documenter les obstacles que vous avez rencontrés lorsque vous avez tenté d’avoir accès à différents services de santé sexuelle et en lien avec d’autres besoins de santé. Il faut avoir ces données vite pour pouvoir brasser la cage (voir notre article dans le Fugues du mois d’août 2016). 
 
Sur le plan de la recherche, soyez à l’affût d’une autre enquête nommée ENGAGE (voir autre article dans ce même numéro), qui débutera très bientôt sur des questions du même ordre mais couvrant de façon plus exhaustive les diverses dimensions de la santé sexuelle et des ITSS. MOBILISE! appuie ENGAGE, car los équipes travaillent de façon synergique et sont animées par la même volonté de travailler avec la communauté à l’amélioration de la santé de ses membres et ce, dans le respect de ses diversités. 
 
Pour que toutes ces données de recherche aient du poids et de la crédibilité aux yeux des politiciens et des décideurs, il faut une participation importante et il faut une diversité d’expériences. Les données de recherche sont un moyen de gagner du pouvoir collectivement et votre participation à ces recherches est une forme d’engagement tangible et significatif envers la communauté. 
 

Joanne Otis, Ph.D et collaborateurs du projet MOBILISE! www.projetmobilise.org