Au-delà du cliché - questions d’identité

L’amour au temps des Nations Unies

Samuel Larochelle
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Samuel Larochelle

Ils m’ont tous devancé. Lui, en tombant amoureux d’un Manitobain. Elle, en transformant un french de voyage en relation à distance avec un Texan. Eux, en se laissant séduire par le charme des Brésiliens. Sans se consulter, le tiers de mes amis proches ont mis les pieds dans la formidable et complexe aventure des couples interculturels. 

Alors que certains y voient une réponse au désintérêt grandissant que suscitent les Québécois, je vois plutôt la démonstration de notre curiosité croissante pour l’Autre. Depuis dix ans, les hommes que j’ai datés forment à eux seuls une version réduite des Nations Unies, représentant une trentaine de pays de tous les continents. Peu importe que nous ayons seulement échangé autour de verre ou franchi quelques pas de plus vers l’intimité, ces rencontres attisaient ma soif de découvrir le monde, sa beauté, sa laideur, ses traditions et ses croyances. À ma grande surprise, rarement ai-je dépassé le stade de la première rencontre avec ces hommes venus d’ailleurs. Mes expériences relationnelles sérieuses me ramenaient toujours vers des Québécois, plus particulièrement vers des Montréalais ayant grandi hors de l’île. Comme si nous partagions un lot de références et de valeurs de régionaux exilés qui facilitaient nos rapprochements. 
 
Une exception est venue confirmer la «règle» au cours de la dernière année, lorsque mon cœur a flanché pour un Mexicain établi à Montréal. Les premiers mois de notre relation m’ont fait goûter à quel-que chose de rare : l’émerveillement perpétuel. En plus d’être portés par l’effer-vescence de nos débuts, nous prenions plaisir à découvrir nos personnalités ET nos cultures. Je ne me contentais pas de lever le voile sur ses qualités, ses défauts, ses goûts, ses passions et son passé. J’apprenais à connaître son Mexique. Je savourais son poulet au chocolat, ses quésadillas et son guacamole faits maison. Je discutais de la situation politique de son pays depuis qu’Enrique Peña Nieto en était le président. J’essayais de comprendre la place qu’occupe la religion chez ses concitoyens. Je voyais un monde s’ouvrir à moi. 
 
Chaque jour, j’avais une motivation supplémentaire pour continuer mon apprentissage de l’espagnol. Je consacrais parfois deux heures par semaine à l’application Duolingo, afin de maîtriser plus que 16 % de sa langue d’origine. Mon visage était tapissé de ravissement béat à la seconde où il prononçait un mot français avec son accent aussi mignon qu’un bébé animal (y a rien de plus cuuuute qu’un bébé animal). Et comme nous communiquions 98 % du temps en anglais – symbole particulièrement éloquent de l’effort consenti pour nous rejoindre et nous comprendre – je renforçais chaque jour mes habiletés langagières. 
 
Mais qu’on ne se méprenne pas, l’amour interculturel est loin d’un long fleuve tranquille, avec des papillons qui virevoltent partout et tout le temps. Cette même obligation de parler dans sa deuxième langue peut devenir un fardeau harassant. Après une longue journée de travail, on a parfois envie de ne plus se forcer, de ne plus traduire et de ne plus s’adapter. Quand une discussion pleine d’émotions se présente, notre cerveau a souvent besoin de se retrancher dans sa langue maternelle, là où il se sent en sécurité, là où il peut choisir ses mots, peser ses pensées et nuancer ses idées. 
 
Imaginez le bouillonnement intérieur qui s’installe dans une conversation sur la religion entre un Québécois né dans une société qui a tout fait pour se débarrasser de l’Église et un Mexicain né dans un pays dont la religion est encore ultra présente… et ce, dans l’inconfort de leur deuxième langue. Ou pire, mettez-vous à la place du Québécois qui entend de la bouche de son amoureux qu’on lui a appris que les marques d’affection en public, tant chez les hétérosexuels que chez les gais, sont des preuves flagrantes d’un manque d’éducation. Un jeune homme qui s’était juré depuis son coming out à 17 ans de ne jamais plus ajuster ses comportements en fonction des autres. Un Montréalais qui n’imagine pas offrir son affection en spectacle sur la place publique, mais qui ne voit pas pourquoi il se priverait des bisous spontanés, des doigts qui se baladent sur la nuque, des regards chargés ou des mains enlacées quand bon lui semble. Un amoureux qui aurait bien voulu essayer de comprendre et de rejoindre son beau Mexicain, en apprivoisant ses mœurs, son rapport au temps (pure représentation du cliché latino), ses croyances et ses habitudes, mais qui a finalement plié sous le poids des nombreux obstacles de l’amour interculturel.