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Vieillir gai : les petits bonheurs retrouvés

Denis-Daniel Boullé
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Denis Daniel Boulé

Dans quelques jours, le couperet tombera sur le gâteau et ses 60 bougies. Je ne voudrais pas finir cette petite série de chroniques sur le vieillissement sur une note trop pessimiste. D'autant que je n'envisage pas l'avenir, proche comme lointain, un calvaire.


J'ai beau me répéter que je vais avoir 60 ans, je n'y crois toujours pas. Il y a erreur. Ça ne marche pas dans ma tête. Je trouve que je manque de sérieux, de sagesse, de maturité pour faire un soixantenaire acceptable. La maturité, selon les intimes qui sont toujours les plus sévères, il paraît que j'en ai toujours manqué et que mon âge affectif avoisinerait à peine 9 ans, juste l'envers de mon âge. Au moins je ne risque pas de retomber en enfance l'âge avançant car encore eut-il fallu que je la quittasse un jour. 
 
Je ne sais pas si j'ai peur de vieillir, mais je sais que j'ai toujours eu peur de grandir. Je me souviens de mes quinze ans, alors que mes premiers poils pubiens me narguaient comme pour me rappeler que je n'échapperais pas à la soumission au temps, que le duvet qui se dessinait au-dessus de mes lèvres donnait l'occasion à mon entourage de me féliciter de mon entrée dans le monde des grands.  Je ne voulais pas devenir un adulte.  Ma plus grosse angoisse de vieillir, je l'ai eue à 15 ans me plongeant dans des réflexions abyssales et irrésolvables. Je ne voulais pas ressembler à tous ces mâles dits adultes. 
 
Les autres grands marqueurs d'une vie, les 20, les 30 ans et les autres, m'ont semblé faciles à passer suite à la grande crise existentielle adolescente. Le mal était fait. J'étais dorénavant perçu socialement comme un adulte. Et j'ai dû tenter de me conformer à ce qu'on attend d'un adulte dans un monde extrêmement soucieux des catégories de sexe et d'âge, extrêmement rigides quant aux rôles pres-crits. Pas sûr d'avoir réussi. Pas sûr d'avoir compris 
 
Peu étonnant que je ne sois pas prêt, dans ma petite tête immature, à appréhender dans toutes ses dimensions ce que c'est d'avoir 60 ans. Je laisse cela à d'autres, à ceux qui ne manqueront pas de me dire : “À ton âge, tu...”.
 
Car somme toute, j'éprouve aussi énormément de plaisir à continuer de vivre, et de percevoir les changements qui s'opèrent. Entre autres, le retour à des anciennes amoures délaissées par une vie dirigée par un agenda serré : la musique classique, la lecture, les expos. Je fais attention pour que ces plages dans mon horaire ne soient plus sacrifiées au nom d'urgences. Retour à mes premières amoures, avec le besoin de solitude, de m'octroyer du temps, à moi tout seul. Si la solitude me pesait adolescent, je m'aperçois qu'elle me procurait aussi une sensation de liberté dans l'oubli du monde. 
 
Autre grand plaisir que je savoure sans modé-ration : la capacité à me passer du superficiel, de l'esbrouffe, du futile. Le temps m'étant peut-être un peu plus compté, j'essaie de ne pas en perdre une goutte. Et cela me va très bien au teint même si parfois ce n’est pas reposant pour l'entourage. 
 
Des plaisirs, j'en ai encore qui ne s'étiolent pas avec le passage du temps. La curiosité, encore et toujours, celle qui me donne le goût de voir comment demain sera, et après-demain, et dans dix ans ou plus. De continuer avec envie à découvrir ce que l'avenir me réserve, le meilleur comme le pire, sans me construire des murs de protection pour que le pire soit un peu moins pire. Nombre de personnes autour de moi qui s'étaient matériellement prémunies pour une vieillesse heureuse, n'ont pas eu la chance d'en profiter. Cela donne à réfléchir.
 
Du plaisir aussi, peut-être parce le sentiment de ma propre finitude ne m'a jamais quitté. J'ai toujours gardé dans un coin de ma petite tête le fameux Memorandi mori, ou pour faire plus simple, on est entre nous, que j'étais mortel. En somme, ne pas avoir tenu la mort à distance m'a peut-être permis de mieux appré- cier ce que je vivais. J'ai su très vite que le duel avec la grande faucheuse était inégal, et qu'elle remporterait la victoire tôt ou tard mais que je ne me résignerai pas pour autant au combat. 
 
En somme, l'âge m'aura appris à être encore plus en harmonie avec moi-même, un peu aussi avec les autres, mais sans pour autant avoir tué ma capacité de m'indigner, de résister, d'être encore au monde.
 
Comme tout le monde, quand je me lève le matin et que je me vois dans le miroir, je me surprends à  laisser aller à quelques lamentos sur les désagréments d'un visage qui affiche ses longues heures de vol . Un lecteur m'écrivait que sur la photo ouvrant ma chronique, j'avais la paupière gauche tombante. Il n'y a pas que la paupière qui tombe, aurais-je envie d'ajouter.  Et à moins de lancer une souscription sur les réseaux sociaux pour m'offrir une blépharoplastie, il y a de fortes chances que ladite paupière tombe encore plus dans quelques années. Et que celle de droite emboîte le pas à sa soeur. 
 
J'ai un truc infaillible quand de petites angoisses sur le vieillissement m'assaillent et qu'une certaine complaisance à m'apitoyer sur mon sort m'irrite. Il me suffit de penser à tous mes amis morts du sida. Ils avaient entre entre vingt et quarante ans. Ils auraient surement aimé fêter leur soixante ans, et les décennies suivantes. Alors oui, c'est une chance que j'ai de vieillir.  
 
Et j'espère que j'aurai encore toute ma tête quand je pousserai mon dernier souffle. Je ne sais ce qui m'attend de l'autre côté. Le pa-radis? Et l'éternité? N'étant pas croyant, le pa-radis ressemble pour moi à un conte pour tous. L'éternité ? Cela me semble vachement long, plus proche d'une punition que d'une récompense.  La réincarnation ? À condition que je puisse choisir. Qui aurait envie de revenir sous la forme d'une coquerelle, d'une ortie, en raison d'un mauvais karma ? Mais je reste curieux même s'il n'y a rien après. Et comme Zénon, le personnage principal du roman de Marguerite Yourcenar, L'oeuvre au noir,  j'espère entrer dans la mort les yeux ouverts...  Juste pour voir.