fiction

Pantouflardises

Frédéric Tremblay
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Frédéric Tremblay

«Déjeuner au Cora sur Sainte-Catherine demain?» Louise texte en jetant un regard inquiet autour d’elle. Il y a maintenant quelques mois qu’elle organise de semblables rendez-vous secrets avec son nouveau couple préféré : celui formé par Charles-Antoine et Marco, deux parents non exclusifs rencontrés virtuellement en réponse à son offre de grand-mère bénévole. 

Elle ne sait pas pourquoi elle en est si possessive, mais le fait est qu’elle ne tient absolument pas à les mêler au cercle de ses mignons habituels. L’inévitable finit par arriver : un de ces jours, à son retour de l’épicerie, Jean-Benoît l’attend avec un air inquisiteur. « C’est qui? », demande-t-il en lui tendant un colis reçu de leur part. «Des amis», répond-elle d’un ton évasif. «Qu’est-ce que tu fais avec ça?» «J’ai dû signer pour toi. Ça me donne droit à une vraie réponse.» «Laisse-moi au moins l’ouvrir. » Elle en tire un magnifique cadre mettant en vedette une photo du couple et de leur enfant en vacances à Paris. Elle rougit jusqu’aux oreilles pendant que Jean-Benoît pouffe de rire. « Aurais-tu honte d’avoir des gays dans ta famille?» Elle lui raconte donc comment elle les a connus. Jean-Benoît n’en démord pas avant qu’elle n’ait décidé d’une date pour les leur présenter, à lui et à tous les autres de la gang.
 
Les présentations se passent 
admirablement bien. Louise ne s’attendait à rien d’autre. C’est peut-être la raison pour laquelle elle les craignait : parce qu’elle ne se sent plus assez le centre de l’attention. Elle finit par y voir une leçon d’humilité et se dit qu’elle doit définitivement apprendre à être heureuse pour les autres – après tout, c’est une compétence essentielle pour être une bonne grand-mère. Charles-Antoine et Marco, avec leur charisme coutumier, entremêlent habilement le récit de leur plus récent voyage avec l’explication du fonctionnement de leur «famille ouverte». Olivier, Sébastien et Valentin se montrent particulièrement intéressés, eux qui pensent fonder une famille mais ne souhaitent pas sacrifier leurs instincts de chasseurs-séducteurs. Pourtant, c’est vers Jonathan que les yeux de Charles-Antoine glissent le plus souvent. Ce dernier n’en manque rien et lui rend avec plaisir 
la faveur du regard. Quand elle les voit s’échanger leurs numéros, Louise se promet d’interroger plus tard Jonathan à ce propos.
 
La suite de cette histoire se déroule bien plus tôt qu’elle n’aurait osé le rêver. Le soir même, alors qu’il est au bar de karaoké avec ses amis, Jonathan reçoit ce texto : «Est-ce que ton chez-toi est libre pour une visite amicale? La petite dort bien ce soir.» Jonathan sourit et répond : «Dois-tu l’emmener avec toi?» «Très drôle. Donc, ça te tente? J’apporte le champagne.» Jonathan se dit qu’il n’est pas assez cruel pour faire perdre plus de temps à son futur nouvel amant bien occupé. Ils se retrouvent chez lui au tournant de minuit. Après avoir bu et ri pendant une heure, ils vont dans la chambre consommer le fruit de l’alcool et de l’humour. À peine se sont-ils permis de s’affaisser dans le matelas qu’une vibration les tire de leur tranquillité. «Le mien est sur muet», dit Jonathan d’un ton culpabilisateur. Charles-Antoine se lève et prend le message. «Je dois retourner chez moi. Il n’arrive pas à la calmer.» Jonathan le regarde avec une ironie indéfinissable. «Ah! ce moment de la vie de couple. J’espère ne jamais me rendre là.» Charles-Antoine fronce les sourcils. «Quel moment?» «Celui où on commence à abandonner tous les plaisirs pour rester avec l’autre. Celui où on ne se permet plus de prendre de risque. Bon, je sais, il y a l’enfant, tu ne peux pas ne pas y aller. Mais n’empêche, ça aussi, c’est juste la continuation de la chose par d’autres moyens.» «La… chose?» «Disons… le confort? C’est ça. C’est l’amour des vieilles pantoufles qui fait que tu repars quand tu voudrais tellement dormir avec moi.» Charles-Antoine ouvre la bouche, mais la referme aussitôt. Jonathan a raison pour la nuit. Aurait-il raison aussi pour le reste?
 
Il s’attend à ce que ses pensées retournent se fixer sur sa vie quotidienne dès qu’il franchit le seuil de l’appartement de Jonathan. Pourtant son visage, sa voix, la façon même dont il a prononcé ces mots : cet air de condamnation et de sentence continue de coller à l’esprit de Charles-Antoine. Sa fille et son copain se sont rendormis le temps qu’il arrive chez lui, mais au lieu de se coucher tout de suite, il reste une demi-heure à se perdre dans ses réflexions en fixant le profil de son amoureux dans le filet de lune qui passe entre les rideaux. Le soir même il retourne coucher avec Jonathan – en fermant son cellulaire pour ne plus lui donner prétexte à jugement. Le lendemain, pause bienve-nue. Le surlendemain, c’est avec son conjoint qu’il s’amuse. Dans l’alternance du sexe, il n’arrive pas à s’enlever de la tête l’idée des vieilles pantoufles. Il s’effraie à se laisser happer par elle au moment de l’orgasme. Parfois même, c’est avec une extrême justesse qu’il arrive à la laisser filer à temps pour qu’elle ne lui coupe pas son érection à moitié. Jonathan continue de lui vendre son discours d’amanterie universelle en opposition à l’ennuyeux amour; Marco défend toujours, par sa seule existence, la satisfaction du sûr et du certain. Charles-Antoine, d’abord trop empressé à adhérer à la théorie et à l’éthique de son nouvel amant, finit par s’en distancier, sans pouvoir précisément expliquer pourquoi. Le motif est là, présent et puissant, mais il lui glisse encore entre les doigts. Puis, dans un silence de cogitation postcoïtale, il finit par l’attraper : ce n’est pas le confort du vieux, mais le bonheur de savoir que Marco, dont l’expérience a fait la personne qui le comprend le mieux au monde, est celui qui l’estime le plus malgré tout.