Fiction

Émoi capillaire

Christine Berger
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Christine Berger

Le mois dernier, avec sept amis, on a décidé d'aller camper. Notre choix s'est arrêté sur la Réserve faunique Mastigouche car il y avait la possibilité de louer des embarcations pour aller pêcher. Le terrain de cam-ping pour lequel on avait opté était situé en plein cœur de la réserve, aux abords du lac au Sable. On a roulé pendant une quarantaine de minutes sur un chemin de terre battue avant d'atteindre notre site. La route était si cahoteuse qu'on avait l'impression de faire du cheval.

Je ne me souviens pas de grands détails géographiques car il y avait Marine dans notre groupe. Cette fille, je ne la connaissais pas tant que ça, et c'est le plein air qui m'a fait réaliser pourquoi. Cette fille est une créature des bois. Je ne sais pas comment expliquer ce phénomène. On dirait qu'en ville, elle n'a pas d'affaire là. À Montréal, elle est toujours un peu à côté du décor. C'est un peu comme lorsqu’on va au cinéma ou au théâtre; Marine serait le rideau, droite et sobre, présente physiquement, mais retirée de l'action. 
 
Mais là, dans cet environnement rustique, Marine se métamorphose comme un cerf-volant attrapé par la bourrasque. Tel Mowgli en plein élan au bout de sa liane, elle est sans cesse sur le point de péter l'écran.
 
Marine se prend pour un gars alors quand elle débarque dans un campement dépourvu de contraintes sociales, la première chose qu'elle fait, c'est se mettre en chest. Ensuite, elle va chercher du bois. Elle revient avec un vieux pin blanc, puis entreprend de créer des billots avec sa scie et ses haches. Ça agace, sa peau parait extrêmement satinée sous le soleil, et on a comme le goût d'y toucher. 
 
J'ai décidé de me mettre en chest moi aussi, puis j'ai sorti mes lunettes de soleil pour ne pas que ça paraisse que je la scrutais sans cesse, envoûtée, et j'ai entrepris de faire des boulettes de papier journal. Mais non, Marine allait s'en occuper, elle voulait allumer le feu avec des roches. 
 
Bon, la bonne vieille technique iroquoienne. Je n'avais rien de plus clinquant à proposer que ça.
 
Les autres ne semblaient se formaliser de rien, ils faisaient leurs petites affaires, tranquilles, ils sont allés contempler l'espace et sont revenus en nous annonçant qu'ils avaient vu des sangsues dans le lac. J'ai dit à tout le monde de ne pas s'inquiéter. Si qui que ce soit se faisait assaillir par ces vermines, Marine les arracherait de l'épiderme avec ses dents. 
 
Marine a des cheveux collés au visage. D'un mouvement de la tête, elle les fait voler vers l'arrière et alors elle ressemble à Brad Pitt dans Légendes d'automne.
 
Elle décide de pêcher au filet pour ne pas indigner les poissons. Elle leur dit allô et les relance dans le lac. Elle nous concocte une salade d'herbes indigènes qu'elle vient de cueillir, en l'assaisonnant d'un sirop de bouleau qu'elle a préparé avec sa grand-mère.
 
Autour du feu, on a décidé de jouer à un jeu de psychologie. Voici les règles: un maître du jeu se retire pendant que les autres participants sélectionnent une personne du groupe. Lorsque le maître du jeu revient, il doit deviner, en questionnant chacun des joueurs, qui est la personne désignée. Les questions se formulent toujours de la même façon, par exemple: « Si cette personne était une (chose, personne, élément, etc.), quel genre de (chose, personne, élément, etc.) serait-elle? »
 
À un moment donné, mon ami Richard devait deviner qu'il s'agissait de moi. Il a questionné Marine: « Si cette personne était un membre des Backstreet Boys, lequel serait-elle? » Je m'attendais, vu ma blondeur, à ce que Marine me compare à Nick ou à Brian. Mais non. Après réflexion, Marine a répondu A.J. McLean. 
 
Quelle insulte. Quand j'étais ado, c'est sûr que le dernier des Backstreet Boys que j'aurais voulu frencher, ça aurait été A.J.
 
Après le jeu, on a mangé une version végétarienne de gyros. La sauce tzaziki était si fameuse qu’on l'aurait mangée à la cuillère. Richard a commencé à scander que dans la vie, la chose la plus importante, c'était la sauce. On trouvait qu'il exagérait. Personnellement, je trouvais que la bière était plus indispensable que la sauce, mais ça n'a pas fait lever le débat. 
 
Marine a déclaré que pour elle, rien n’arrivait à la cheville des seins. Surtout pas la sauce, et encore moins la sauce blanche. Richard a rétorqué que ça ne comptait pas car les seins n'entraient dans aucune catégorie alimentaire. Quelle mauvaise foi. Marine a alors dit « Ben voyons, ça se mange, des seins! » et en disant ça elle m'a regardé dans les yeux. Le débat sauce versus seins a connu un certain succès et dans cette exaltation générale, Marine m'a laissé tomber à l'oreille : « Pourquoi tu t'es rhabillée? »
 
On était en septembre et il faisait noir, alors honnêtement, on gelait. Marine était toujours en chest, mais elle allait sans doute finir par sortir de son sac une fourrure en peau de raton issue de l'ère des coureurs des bois. Quoique sa peau paraissait encore chaude, comme rechargée. 
 
Je suis allée me coucher. Marine est venue me rejoindre dans ma tente car elle avait trop froid dans la sienne. Je lui ai demandé pourquoi elle m'avait traitée d'A.J. Ça m'avait blessée. Elle m'a dit : « Voyons donc! A.J., c'était le plus stylé. Les autres n'avaient aucune personnalité! » Je lui ai dit Quit Playing games with my heart, ainsi on s'est déshabillées et elle m'a menée à la chevaucher. Elle était pleine de courbes, sans cahot. Une toison plus sauvage que sa crinière et des mains lunaires. Quelle pêche, mes amis!