Expo Focus Perfection, au MBAM, jusqu’au 22 janvier

Mapplethorpe : Sexe et magie

Denis-Daniel Boullé
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Mapplethorpe

Grâce à sa volonté d'appréhender la sexualité au-delà de la marge dans laquelle elle est souvent reléguée, Robert Mapplethorpe est devenu le premier photographe à lui donner ses lettres de noblesse comme sujet artistique.

«Je ne pense pas qu'il y ait tellement de différence entre la photographie d'un poing dans le cul d'un homme et celle d'un bouquet d'oeillets dans un vase». Robert Mapplethorpe
 
Cette phrase choc de l'artiste, qui sonne comme une profession de foi, est reprise sur un des murs du Musée des Beaux Arts de Montréal qui propose, une superbe rétrospective de son œuvre, jusqu’au 22 janvier prochain.
 
Une des grandes forces de ce photographe est d’avoir pris comme sujet la pornographie pour l’élever par la transfiguration de la création au niveau de l’art. Alors que la pornographie s’écoulait sous le manteau ou encore à travers des revues qui mettaient l’accent sur l’interdit exposé sans fard, Robert Mappelthorpe va lui apporter ses lettres de noblesse. Une entreprise hautement controversée. Le photographe avait déjà conquis un public par ses portraits, par ses natures mortes – les fleurs – entre autres, il souhaitait explorer par son art un versant de sa vie qui le fascinait, sa relation avec la sexualité. Décriée, vouée aux injonctions de la  censure de la part des politiciens républicains conservateurs, il s’en est fallu de peu que son oeuvre reste l’expression d’une sous-culture appréciée de quelques collectionneurs obscurs. Son génie est d’avoir réussi à séduire et â être soutenu par des galeristes, par de grands collectionneurs puis par la critique et le public.
 
Les compositions de ses photos, le soin tout particulier apporter à la lumière, le choix de travailler avec le noir et blanc, la recherche d’une pureté aussi bien dans la lumière, dans les ombres, que dans les lignes, inscrit Mapplethorpe dans une tradition mais aussi dans la modernité par l’audace des sujets et des motifs choisis.
 
MapplethorpeMapplethorpe commence sa carrière en pleine révolution culturelle des années soi-xante-dix. La culture underground sort de l'ombre, des créateurs comme Andy Warhol font exploser les codes esthétiques institutionnels. Robert Mapplethorpe comme d'autres tentent de donner une place à une sexualité montrée et transfi-gurée par le medium artistique. Avant lui, d'autres photographes ont exploré l'esthétique masculine, laissant percer un homo-érotisme à peine voilé. On pense à Herbert Lizt, George Platt Lynes, Herb Ritts, Raymond Voinquel. Ou encore aux clichés de jeunes paysans siciliens du Baron Van Gloeden à la fin du XIXe siècle. Des photographes qui s'inspireront tous de la sta-tuaire antique pour rendre hommage au corps masculin dénudé.
 
Par ces références historiques, ils donnent une légitimité à l'exposition du corps masculin nu. Les corps sont magnifiés, sensuels, ramenés à une naturalité décomplexée dans des contextes où la nudité se comprend : les plages, les douches, ou encore en studio comme modèles vivants. Si la charge érotique est parfois lourde, les artistes ne franchissent pas la frontière ex-primant ouvertement la sexualité entre hommes. On s'extasie sur les poses, les références à la grande tradition du nu masculin dans l'art mais sans que cela puisse être réellement choquant.
 
Au moment où Mappelthorpe s'empare d'un appareil photographie, la pornographie — malgré la censure encore fort présente — sort aussi de l'ombre et devient accessible au plus grand nombre. Au début des années soixante-dix, les petits fascicules de photos de culturis-tes laissent la place aux premières revues gaies à caractères pornographiques, les premiers cinémas diffusant des films gais pornos ouvrent,  des bars deviennent aussi des endroits où se livrer à toutes sortes d'expériences sexuelles qui autrefois se tenaient dans des lieux privés. La pornographie réservée jusque-là à une élite se démocratise.
 
«J'ai été approché par Robert Mapplethorpe au Mineshaft de New-York au début des années quatre-vingt», se souvient Robert Sherman, accompagnant ses propos d'un mouvement de va et vient avec son avant bras et le poing fermé. Robert Mapplethorpe est un habitué de ce club mythique où il découvre une sexualité débridée, voire extrême, attirant toute une clientèle variée. «Pendant plusieurs mois, je suis devenu un de ces modèles préférés, jusqu'à ce qu'ils décident de ne photographier que des hommes noirs. Il était d'une grande exigence et une séance photo pouvait durer des heures, ce qui était éprouvant pour les modèles», continue l'ex-modèle présent à Montréal lors du lancement de l'exposition. De nombreux artistes vont commencer à représenter et à diffuser des œuvres représentant des scènes pornographiques, le plus souvent jouant sur la provocation et la contestation d'un ordre moral puritain. 
 
Robert Mapplethorpe, en ce sens, par le choix de représenter une sexualité explicite entre hommes n'échappe pas à cette mouvance. Cependant, le regard, l'oeil en fait, qu'il pose sur la sexualité annihile toute forme de provocation et de révolte à l'opposé de bien d'autres artistes. Par la construction des photos sur fond uni, par la recherche de l'harmonie parfaite entre l'ombre et la lumière, les contrastes entre le noir et le blanc, et les visages des modèles sans émotion, le photographe fixe un instant fragile, fugace, presqu'irréel, emprunt de pureté. Le tour de force de Mapelthorpe est de transcender une scène profane en l'élevant à la hauteur du mystère. Les scènes même les plus osées, comme cet autoportrait avec le manche du fouet dans l'anus, renvoient à une approche de la sexualité et de la sensualité libérée de tout discours moral, dépouillée de tout sensationnalisme et de toute vulgarité, pour tendre vers une perfection aussi esthétiquement jouissive qu'une fleur dans un vase, qu'un portrait. Une sexualité qui, exposée ainsi, ne perd rien de son mystère. Peut-être la raison pour laquelle Robert Mapplethorpe disait que SM, pour lui, ne voulait pas dire sado-masochisme mais sexe et magie.
 
Est-ce que Mapplethorpe aurait intégré le sida dans son travail, s’il avait vécu plus longtemps? Difficile d'y répondre. D'une part, lui-même atteint par le VIH, puis le sida comme tel, il mettra toute son énergie dans les trois dernières années de sa vie à laisser derrière lui une œuvre cohérente voulant ainsi construire sa notoriété. D'autre part, la recherche de la pureté, de la beauté et de la tendresse qui traverse tout son travail se serait peut-être mal accordé avec la morbidité du sida à l'époque.
 
En dehors de tout critère moral, Mapplethorpe a donné au sexe et à la sexualité leur place dans les galeries, les musées, d'autres photographes et artistes en art visuel depuis s'inspirent de son héritage pour explorer et exposer la sexualité sous forme d'oeuvre. 
 
 
Robert Mapplethorpe — Focus : Perfection
Musée des Beaux-Arts de Montréal, du 10 septembre 2016 au 22 janvier 2017