Par ici ma sortie — nous et la société

N’oublions pas les personnes les plus délaissées de la grande famille lgbtq+

Denis-Daniel Boullé
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Denis Daniel Boullé

Lors du dernier gala Arc-en-ciel, Françoise Susset, remerciant le jury pour la médaille de l’Assemblée nationale qu’on lui remettait, a rappelé que nous devions nous intéresser aux «personnes les plus délaissées de la grande famille LGBTQ», les personnes trans. 

Françoise Susset s’inquiétait de l’avenir de l’ASSTEQ (Action santé travesti(e)s et transsexuel(le)s du Québec) qui voit son budget amputé de 90 % alors que l’organisme intervient pour la prévention auprès d’une population trans, qui connaît la prostitution, l’itinérance, la consommation de drogues. Son message       s’adressait aussi bien aux décideurs provinciaux et fédéraux qu’à nos communautés, la grande famille comme l’appelle si joliment Françoise Susset.  
 
Sortant du gala, les mots de Françoise me trottaient dans la tête. Je tentais depuis peu d’écrire une chronique et dont le titre provisoire était : Pour qui travaillons-nous ? La question était simple. Nous menons des campagnes contre l’homophobie, la transphobie, avons des lignes d’écoute, des groupes qui accueillent des jeunes LGBTQ, des organismes sida, des lieux d’échanges de seringues. On s’intéresse aussi au vieillissement dans nos communautés, on a une chambre de commerce, des groupes de visibilité LGBTQ+ en entreprises,  des groupes sportifs et de loisirs, des chorales, et ce en milieux urbains, en régions, dans les communautés autochtones et j’en oublie surement. 
 
La question pour qui travaillons-nous s’était déjà posée quand, au tout début de mon court passage à la Fondation Émergence en charge du programme Pour que vieillir soit gai, certains aînés, que je connaissais, me disaient ne pas voir l’utilité d’un tel programme, du moins pour eux. Privilégiés parmi nos communau-tés, ils avaient bien organisé leur «fin de vie» pour ne pas être confrontés à l’homophobie ou la transphobie. Mais à travers mes lectures d’études et de recherches sur le vieillissement, une autre réalité se montrait. Pour d’autres aîné(e)s, l’homophobie, la lesbophobie, la transphobie n’étaient pas des concepts intellectuels, ils les vivaient ou les avaient vécu. Et la grande différence entre ceux que j’avais rencontrés par hasard dans mon quotidien, et ceux qui témoignaient dans mes lectures tenait à l’appartenance à une classe sociale différence. En fait, de n’avoir jamais eu les moyens financiers de  s’assurer de vieillir dans une relative exemption de toute forme de phobie. 
 
Les sociologues parlent souvent de trajectoires de vie. Mais quels sont les fossés socio-économiques qui traversent nos commu- nautés et jouent dans notre capacité à s’assumer, à s’affirmer, à être suffisamment ou-tillés et confiants pour pouvoir parfois redres- ser des parcours de vie difficiles. Certes, nous avons toujours un bon exemple pour montrer qu’on peut se sortir de tout. L’orphelin, battu, abusé, prostitué, drogué et qui, à la force de son poignet s’en est sorti, est à l’aise socialement. Mais les histoires de Cendrillon ne sont pas légions. 
 
Les fossés sont pourtant là. À part l’orientation sexuelle ou la question du genre, quel lien peut-il y avoir entre la fortunée Caitlyn Jenner assumant fièrement sa transition jusqu’à faire la couverture du Vanity Fair et la jeune trans issue d’un milieu défavorisé et qui commence sa vie en arpentant le soir les trottoirs de la rue Ontario? Quel lien peut-il y avoir entre un jeune doctorant mexicain,  issu d’un milieu aisé, qui après mûre réflexion décide d’émigrer au Canada, et un jeune du fin fond de la campagne mexicaine qui avec peu d’argent décide de remonter jusqu’à la frontière canadienne pour demander l’asile pour enfin vivre en sécurité ? Quel lien entre des Québécois LGBTQ+ qui ont eu la chance de faire des études universitaires et ceux qui ont eu toute la peine du monde à s’accepter, ont eu des jobines toute leur vie, ont subi plus souvent et plus longtemps de l’homophobie. En fait, pas grand-chose, sinon que les derniers risquent au cours de leur vie d’être ces fameux « vulnérables ». 
 
Plus j’avançais dans mes lectures pour le Programme Pour que vieillir soit gai, et que je découvrais les histoires de vie des participants aux études, plus je me rendais compte que la plupart avait connu des débuts pourris. On y trouvait à des degrés différents, une misère économique, une misère sociale, une misère éducative, une misère affective. La plupart l’avait connue dès leur enfance. Et pas tous en étaient sortis indemnes.
 
En faisant mes recherches, pas une fois je ne suis tombé sur des études parlant de cette fragmentation socio-économique dans nos communautés. Pas d’étude montrant en quoi les déterminants socio-économiques peuvent avoir une influence dans nos vies LGBTQ+. Nous ne sommes pas un groupe monolithique ayant eu les mêmes chances et les mêmes obs-tacles à franchir dès notre berceau, aussi rose soit-il. 
 
Les organismes d’aide aux personnes LGBTQ+  offrent, pour la plupart des cas, des services à tous sans nécessairement  s’interroger sur cette question. Ils font un excellent travail de réparation, d’accompagnement. Ils sont des phares qui permettent à beaucoup de trouver un havre de paix. Ils travaillent au cas par cas, individu par individu, et ils font un excellent boulot. D’autant que parmi les organisateurs et les bénévoles, certains ont connu des galères liés au milieu dont ils venaient. Mais rarement, ils en parlent directement, même si une grande partie de leur clientèle est pleinement touchée, au départ, par une situation socio-économique défavorisée. 
 
Comment aider les LGBTQ+ de milieu défavoriseé, me direz-vous? Le question n’est évidemment pas simple et demeure une de société, puisque, par des programmes, par des initiatives, par des opérations de soutien, il appartient aux gouvernements de s’assurer — par des mesures fiscales,  des programmes mieux adaptés et un soutien à des projets communautaires les touchant directement, que ces personnes LGBTQ+ moins bien nanties puissent avoir un meilleur avenir.?Avec les coupures qui s’éternisent en santé, en éducation, en réinsertion sociale, ne serait-il pas temps de faire pression sur nos gouvernements pour que les personnes LGBTQ+ les plus pauvres puissent, comme les autres, bénéficier de programmes d’aide accrus ?