fiction

Les charmantes pauses d’études

Frédéric Tremblay
Commentaires
Frédérick tremblay

Olivier reçoit comme un honneur l’invitation de Sébastien à aller le visiter à son appartement. Il l’annonce à son colocataire Gérard avec déférence et se fait une beauté pour s’y rendre. Pas qu’il y ait quoi que ce soit d’autre que de l’amitié entre eux, mais même l’amitié de Sébastien est devenue une denrée rare ces derniers temps. Pour certains, la vie étudiante est une fête perpétuelle; pour lui, le retour aux études après une année sabbatique a plutôt sonné le glas des réjouissances. Lui qui sortait de trois à quatre soirs par semaine s’est condamné à une vie de moine pour se concentrer sur son programme. Olivier se dit qu’avec un peu de chance, tout ce stress lui passera avant la fin du bac, voire avant la fin de la session. D’ici là, ses amis doivent composer avec son horaire réglé au quart de tour, et donc Olivier est plutôt fier d’avoir réussi à obtenir un rendez-vous entre deux lectures. 

Sébastien lui débarre la porte du deuxième étage et lui dit de monter, mais ne l’attend pas dans l’entrée. Il le trouve au salon, entouré de mille cahiers et d’au moins dix fois plus de feuilles colorées, sous-lignées et annotées réparties un peu partout. « Dis-moi que tu ne vis pas comme ça depuis un mois… » « Non, c’est pire depuis une semaine, je viens d’entrer dans la mi-session, j’ai quatre examens en cinq jours, tu comprends… » Olivier lâche un sifflement admiratif. « Je suis jaloux de ta discipline… Moi, le plus que j’ai réussi à faire pour un examen, c’était de moins dormir la veille pour essayer de rattraper mon retard… » « Si ça te réussissait, tant mieux! Mais moi, j’ai perdu le rythme depuis tout ce temps, faut vraiment que je me remette dedans à fond si je veux passer. Tu veux du thé? » Il lui dit d’aller se chercher une tasse à la cuisine et la lui remplit d’une préparation à l’agréable chaleur aromatisée à la pêche. « Pêche parfaite, qu’ils appellent ça. Ça me sauve la vie, moi qui déteste tellement le café… » Olivier sirote du bout des lèvres le temps que son hôte lui trouve une place parmi toute sa paperasse. «Il te manque juste une dizaine de chats et tu es devenue la parfaite vieille fille recluse! 
 
J’espère que tu te permets un peu de loisir, une fois de temps à autre? »
 
Sébastien sourit. « Disons que je me permets des pauses qui feraient rougir bien des vieilles filles. » Olivier claque la langue. « Ahhhhh, voilà, je savais qu’il y avait une attrape quelque part là-dedans. Je me di-sais, aussi, que tu n’étais pas du genre à triper sur la solitude à ce point-là. » « Bon, tout de suite les grands mots! C’est pas si pire, je fais juste profiter des facilités de l’époque… » Sébastien lui explique donc que quand il commence à en avoir assez d’étudier, il va faire une tournée sur les applications. Le temps qu’il trouve un profil décent – il garde certains critères, même pour des amants passagers –, il a repris un peu de courage pour se remettre au travail. « Ça laisse le temps au gars de se préparer et de s’en venir. Je ne fais que recevoir, pas question que je perde une seconde à me déplacer pour ça! » La consommation du résultat de sa pêche lui offre une autre pause bien appréciée, d’une demi-heure ou d’une heure tout au plus, à la suite de quoi il a l’esprit suffisamment aéré pour absorber de la nouvelle matière.
 
«Le procédé est intéressant », commente Olivier en hochant la tête. « D’une effica-cité redoutable. Ça cadre avec le personnage. Et tu en passes combien, comme ça?» «Au maximum deux par jour, un quand je me sens parti sur une bonne lancée et que je n’ai pas besoin d’arrêter. Ça te change les idées dans le temps de le dire! » Dès qu’il est de retour chez lui, Olivier raconte sa visite à Gérard, fasciné par la légèreté avec laquelle Sébastien entremêle scolarité et sexualité. « Dans mon temps, on allait prendre une marche ou s’installer dans un café. Autre temps, autres mœurs», soupire-t-il avec une pointe de nostalgie. Il semble touché par le souci d’Olivier qui se demande si son ami ne devrait pas sortir prendre l’air une fois de temps à autre, s’il ne finira pas par tous les oublier en limitant ainsi sa vie sociale à des baises rapides. Gérard dit qu’il devrait aller en parler à Louise, mais Olivier finit par apaiser seul son inquiétude.
 
Olivier en reste sans voix quand, le lendemain, il entend sonner à la porte d’entrée et ouvre à un Sébastien furieux. « C’est quoi, l’affaire? » «Tu n’es pas censé ne jamais sortir de chez toi?» «Bin… oui… mais j’ai fait un spécial pour une fois, tu aurais dû voir le profil… C’était toi? » «Non. Mais attends…» Une hypothèse lui passe par la tête. Il va cogner à la chambre de Gérard. «Est-ce que tu attends quelqu’un, par hasard? » « Ça se pourrait bien… Jeune, brillant, et qui ressemble à un de tes amis?» Alors Gérard leur raconte que c’est Louise qui lui a conseillé cette technique. Elle-même l’avait déjà utilisée il y a un certain moment pour intervenir dans leurs histoires, et avec un franc succès. « La magie de l’Internet! », s’esclaffe Gérard. Il a donc créé un faux profil pour attirer Sébastien dans le guet-apens. Un profil d’étudiant également en recherche de pause, aussi séducteur qu’intelligent. « Et voilà, j’ai réussi à le faire sortir de sa tanière! Je vous laisse, maintenant! » Gérard s’éclipse. Sébastien, désormais plus amusé qu’en colère, hausse les épaules : 
« Tant qu’à être ici, aussi bien en profiter. On va faire un tour chez Jean-Benoît et Louise? »