Flirt au féminin

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Christine Berger
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Christine berger

Marie est d'un calme olympien. Elle n'aime pas les gens qui font leur frais sur la piste cyclable avec leur tenue d'entraînement comme s'ils étaient en direct du Tour de France. Elle trouve ça too much. Elle trouve que ce n'est pas approprié en pleine heure de pointe sur Boyer. Mais quand elle se fait doubler par eux comme s'ils devaient améliorer leur temps, elle ne gueule pas. Elle me dit son irritation le soir en rentrant, calmement.

Marie n'aime pas le look randonneur. Même quand c'est approprié, elle n'aime pas ça. Elle trouve que ça manque de personnalité. Par exemple, les touristes au parc national du Bic, l'été passé. Dans le fond, ils avaient raison de porter des microfibres. Nous, c'était écrit dans nos Converse et nos coats de cuir qu'on arrivait de la ville. On a vu une bête dans le bois et on n'est pas arrivées  à déterminer s'il s'agissait d'un caribou, d'un chevreuil ou d'un orignal. On a fait un croquis dans notre carnet de voyage pour pouvoir réévaluer les attributs de l'animal la tête claire un peu plus tard, mais le dessin ressemblait à un gros ours alors on n'a jamais su.  Au Bic, tout le monde était équipé comme pour un trekking sur le Kilimandjaro mais tout ce qu'ils faisaient, c'était photographier les phoques qui émettaient leurs cris. Marie trouvait que ça ressemblait à des chants inuits ou alors au bruit que font les alligators quand ils se font nourrir dans les Everglades. Je ne sais pas si c'est raciste de dire ça. Les phoques se prélassaient sur les rochers, on les a dessinés et sur papier on aurait dit une colonie de vers de terre. On avait un peu frette avec nos coats de cuir. Pour montrer aux randonneurs de quel bois on se chauffait, on a décidé de faire du hors-piste et Marie a mouillé ses Converse dans le fleuve en glissant sur un rocher. C'était pas la première fois qu'elle faisait ça. Elle a tendance à avoir les pieds trempes. Un soir qu'on allait au théâtre, elle a perdu le pied dans un nid-de-poule sur Mont-Royal. Ensuite on a fait un voyage dans le sud, et en chaussures sur la plage on s'est fait prendre par la vague en même temps. Je ne sais pas si c'est contagieux. J'espère que non, parce que moi ça m'énerve ces affaires-là et après je me fâche contre le séchoir qui manque de puissance. Marie, elle, sait bien que ça va finir par sécher. 
 
Marie n'aime pas les insectes et les insectes l'apprennent à leurs dépens. À notre premier rendez-vous, elle tuait sans sourciller des araignées avec sa bouteille d'eau Naya et c'est là que j'ai pensé qu'elle n'allait peut-être pas me charmer.  Les araignées couraient sur la table de pique-nique et elles étaient crissement rapides. En vain, car ça devenait pas mal évident qu'elles n'allaient jamais se rendre aux Jeux olympiques. À notre deuxi-ème rendez-vous, il y avait des oignons crus dans la soupe que j'ai commandée au Rey del taco, ils n'étaient pas très piquants et ils bai-gnaient dans le bouillon alors je ne pensais pas avoir de problème d'haleine quand je l'ai frenchée pendant vingt minutes sur Drolet. J'ai su un an plus tard que le problème avait existé cette soirée-là sur Drolet. Quelques semaines après cet incident, j'ai découvert dans mon appartement une araignée dans son cocon, à l'intersection du mur et du plafond. Je l'ai laissée là et quand je suis reve-nue, elle n'était plus là. Apprenant cela, Marie a déclaré que tant que l'araignée n'était pas évacuée ou - idéalement - tuée, elle ne remettrait plus les pieds chez moi. J'ai publié un avis de recherche sur Facebook mais on ne l'a pas retrouvée. Marie n'a pas fait de drame, elle savait bien que si une altercation entre elle et l'araignée se déclarait, c'est mon amoureuse que je défendrais. 
 
Au début de l'automne, on a décidé d'aller dans un camping situé sur une falaise. À notre arrivée, on a croisé une corneille. Marie n'aime plus les oiseaux depuis qu'une mouette lui a mordu une lèvre sur la plage quand elle était enfant. On a starté un feu pour faire griller nos saucisses aux figues, porto et fromage bleu. Le spot à feu était en pleine pente et comme on n'arrivait pas à stabiliser convenablement la grille à saucisses au-dessus des braises, on devait assurer une surveillance constante. Après une heure de lente cuisson, d'anticipation et de léchage de lèvres soutenu, une saucisse s'est échappée de la grille comme une anguille. On l'a retrouvée sur le sol en bas de la côte. Marie n'aime pas les saucisses qui traînent ici et là, surtout là où tout le monde fait pipi dans le bois. Je l'ai sentie frémir, mais c'était subtil. On a remis la saucisse sur le feu. Puis, sans faire de distinction, on a disposé les saucisses dans deux morceaux de baguette. On a constaté que la saucisse en cavale s'était retrouvée dans le pain de Marie - elle préfère la croûte. On a remis le tout à griller. Mais, fugitive un jour, fugitive toujours, la saucisse de Marie s'extrayait de son pain pour se frotter aux bûches environnantes. Avant de la perdre pour de bon, on a décrété que le souper était prêt. C'est alors qu'une turbo randonneuse en survêtements de vélo galopant dans le sentier a accroché Marie. Le sandwich a volé en éclats, et la fille l'a même piétiné en reprenant pied. Marie n'a même pas sacré, car cette saucisse semblait vraiment déterminée à échapper à son destin.  
 
S'il faut se méfier de l'eau qui dort, je devrais peut-être me tenir sur mes gardes.