La chronique des Archives gaies du Québec

Retour dans le passé : Mapplethorpe à Montréal en 1984

Louis Godbout
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L’exposition «Focus : Perfection – Robert Mapplethorpe» que présente le Musée des beaux-arts de Montréal est la première rétrospective de l’œuvre de ce photographe au Canada. Pourtant, dès la fin des années 1970, son travail commençait à être connu dans les cercles artistiques montréalais. Les Archives gaies du Québec conservent dans leurs collections l’affiche de la première exposition de photos de Mapplethorpe à Montréal, qui inaugura la Galerie John A. Schweitzer, située au 42 ouest avenue des Pins. C’était en décembre 1984, une époque où les gais étaient toujours marginalisés et où leurs bars et saunas restaient des cibles privilégiées du harcèlement policier. 

Plus tôt cette même année avait eu lieu la descente et l’arrestation de presque deux cents personnes au bar Bud’s. L’inclusion de l’interdiction de la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle dans la Charte des droits depuis 1977 n’avait rien changé à cet égard. D’autre part, les douaniers canadiens continuaient leurs saisies et autres mesures vexatoires à l’égard des librairies gaies et lesbiennes. Les revues gaies américaines qui passaient la frontière étaient souvent caviardées ou carrément amputées de plusieurs pages de photos. C’est dire à quel point la censure avait encore la main lourde. C’est dire aussi qu’il fallait du courage (ou un mépris pour le philistinisme des bien-pensants) pour présenter à Montréal les provocantes images captées par Robert Mapplethorpe.

 

Il fallait aussi du cran aux jeunes gais de l’époque pour simplement visiter la galerie et y découvrir ces œuvres. Deux amis, l’historien de l’art Paul Maréchal (grand spécialiste de Warhol), et le graphiste Jean Logan (bien connu pour son travail et sa générosité à l’égard des organismes culturels), m’ont relaté leurs émois lorsqu’ils furent confrontés à ces extraordinaires clichés. D’une facture extrêmement raffinée, tant du point de vue de la technique que de la composition, les photos de Mapplethorpe incluent des portraits mondains, véritable «who’s who» du New York des années 70 et 80, de somptueuses et sensuelles fleurs aux pistils suggestifs, des nus sculpturaux plus souvent masculins que féminins, mais aussi et surtout de saisissantes mises en scène de fétichistes du cuir et d’adeptes du sadomasochisme.

Art ou pornographie? La question s’est vite posée et Mapplethorpe lui-même y a répondu. « Il n’y a pas grand différence entre une photographie d’un poing dans un cul et une photographie d’un vase d’œillets. » disait-il. (En parlant d’œillet et d’anus, il faisait allusion au célèbre Sonnet du trou du cul, de Verlaine et Rimbaud, dont il connaissait l’œuvre, ayant même illustré Une saison en enfer.) Pour Mapplethorpe, seul le traitement, la stylisation et la composition comptaient : le sujet n’importait pas. Mais comme l’a bien expliqué Tom Waugh dans son livre Hard to Imagine, l’histoire de la photographie homoérotique est marquée par l’emploi de justifications plus ou moins plausibles. Dès l’invention de la photo, le sexe se manifeste sous divers alibis : scientifique, médical, ethnologique, sportif ou encore artistique. C’est de ce dernier prétexte, curieusement encore nécessaire malgré la liberté sexuelle inégalée qui régnait dans le New York des années 1970, qu’use Mapplethorpe lorsqu’il se lance dans la production de ses photos « hard ». Il s’inspire largement des tableaux des grands maîtres de la peinture et puise aussi abondement chez les génies de la photographie. Car son amant et mécène, Sam Wagstaff, est le principal collectionneur de photos de l’époque et Mapplethorpe découvre avec lui des artistes encore mal connus du grand public, dont Nadar, Holland Day, von Gloeden, Blossfeldt, Stieglitz, Platt Lynes, et bien d’autres.

Malgré ces riches allusions au passé et au grand art, l’œuvre de Mapplethorpe n’échappa pas pour autant aux foudres de la droite américaine. Aux États-Unis, la censure et le procès du directeur du musée de Cincinnati où, en 1990 se tenait une exposition Mapplethorpe, eurent des conséquences tragiques pour le financement public des arts. Au Canada aussi, les précautions, avertissements et « salles réservées » abondent aujourd’hui dans les musées qui présentent des œuvres érotiques. Mais vingt-six ans plus tard, à l’ère du déluge (ou de la manne, selon son appréciation) pornographique de l’internet, quel regard porte-t-on sur ces photos?

On appelle parfois une photographie un « instantané », mais rien n’est moins vrai pour ce qui est des poses léchées et recherchées de Mapplethorpe. Car ces photos ont une histoire (et évoquent une histoire) qui est plus que celle d’un moment figé dans le temps. Pour ceux qui les ont vues à Montréal en 1984 ou qui les ont découvertes à cette époque, le regard a nécessairement changé. Comment en serait-il autrement, après avoir vécu l’ère du sida, la mort de Mapplethorpe et le déchainement d’attaques homophobes qu’il a suscitées, pour ensuite, miraculeusement, se retrouver dans un monde de normalisation et d’acceptation accrue des gais dans la société?

Pour moi, les photos de Mapplethorpe ont pris un sens nouveau face au sida, et ce, même si Mapplethorpe lui-même a vécu sa maladie dans le déni. Je ne peux m’empêcher de voir dans ses compositions de gars de cuir ligotés, torturés et même crucifiés (inspirées de la tradition picturale religieuse) des évocations des martyrs du sida.

Pour d’autres, il ne subsiste que quelques chefs-d’œuvre, car la force subversive de la plupart des photos s’est atténuée. C’est l’avis du photographe Robert Laliberté, qui, s’il était jadis flatté lorsqu’on le comparait à Mapplethorpe, trouve que le classicisme achevé des photos leur donne une grande froideur et que la technique poussée à l’extrême met trop de distance entre le modèle et le photographe.

Enfin, pour le galeriste John A. Schweitzer, son expo Mapplethorpe de 1984 fut le début d’un long engagement contre le sida. Il fut le premier, en 1986, à organiser une exposition et une vente aux enchères au profit de la recherche sur sida, et, en 1989, à présenter une exposition d’affiches internationales contre le sida. John A. Schweitzer n’a pas cessé depuis de soutenir les artistes atteints du virus. 

Louis Godbout, pour les Archives gaies du Québec

Le fonds John A. Schweitzer, constitué d’affiches et de catalogues, peut être consulté aux Archives gaies du Québec.

Une entrevue avec John Schweitzer sur Mapplethorpe peut être lue sur le site des Archives Gaies du?Québec

www.agq.qc.ca facebook.com/Archives-gaies-du-Québec