Rencontre

La vie d’Lyse, un sujet à chanson

Julie Vaillancourt
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Lyse Desroches

Lors de la journée de visibilité lesbienne, j’ai eu l’occasion de rencontrer Lyse Desroches qui y présentait son parcours de foi. J’ai été frappée par la justesse de son propos, ses réflexions et son humour. À 68 ans, Lyse, lesbienne mariée civilement, catholique pratiquante, avoue humblement: « ne pas être un sujet à chanson », en citant La vie d’Factrie de Clémence Desrochers. Or, Lyse est non seulement un sujet à chanson, mais nous pourrions construire autour d’elle une discographie complète, inspirante et intemporelle. 

Chanson 1 « Ne plus marcher à côté de ses souliers »
« Le plus important c’est qu’il faut vivre SA vie. Il faut toujours composer avec des «parents», des lois, des croyances inculquées, mais ensuite il faut se demander comment grandir à travers tout ça », explique d’emblée celle qui a été active plus d’une trentaine d’années dans le milieu de l’éducation. Pendant 40 ans, Lyse vivra dans le placard: « Ce n’était pas possible de le dire, même dans une bonne famille comme la mienne. J’avais peur de décevoir. Je vivais cachée. Comme directrice d’école, je vivais une vie parallèle. J’habitais jamais le même quartier que mes écoles… À la fin de ma carrière, c’était laïc, mais au début c’était des milieux catholiques, on travaillait avec les curés. Ils me demandaient Mme ou Mademoiselle? Je leur répondais, c’est quoi au juste que vous voulez savoir Monsieur le curé? Y voulait savoir si j’étais mariée, car y pouvait pas s’imaginer que j’étais lesbienne! » À 40 ans, après une thérapie, Lyse s’affirme: « J’ai réalisé que je faisais une erreur profonde en marchant à côté de mes souliers…En 1970, il y a eu la Révolution Tranquille, ça m’a bousculée, car j’étais incapable de l’appliquer à ma vie personnelle. M’asseoir avec mes parents et l’avouer me semblait impensable. À travers mon coming-out, j’ai découvert comment il fallait être courageux, aller au bord du précipice, au risque de tomber dedans. » 
 
En 1990, Lyse publie son premier roman, La vie privée, aux Éditions Boréal. Elle y décrit son cheminement et déchirement lors de son coming-out. « Les personnages sont tous des facettes de moi. Aujourd’hui, c’est peut-être un peu dépassé, mais j’arrivais à traduire quelque chose de profond. Je continue à croire que tous ceux qui n’arrivent pas à être bien dans leurs souliers, souffrent de cette façon. » D’ailleurs, Lyse enchaine sur le contexte contemporain: « Aujourd’hui, malgré les apparences et les réussites, c’est encore éminemment difficile d’être homosexuel. On m’a dit récemment: c’est quoi le problème des homosexuels me semble que c’est réglé? Non, on passe notre temps à faire des coming-out! Il y a des endroits où c’est plus facile, d’autres non. Je trouve que c’est un signe de santé, quand tout à coup on se sent mal de ne pas faire partie de la gang. Cette santé là, si on finit par l’aborder - moi je l’ai fait à 40 ans - on réalise à quel point c’était nécessaire! On est la pierre angulaire, comme on dit dans la Bible. C’est une pierre qui est jetée, mais c’est sur celle-là que tout le monde est obligé de changer son regard… Aujourd’hui il y a une acceptation sociale de l’homosexualité, ce n’est plus un phénomène de rejet comme avant, mais c’est un phénomène difficile pour celui qui le vit. » Au final, le changement social part toujours du besoin intérieur de l’individu. Ce qui nous mène à la deuxième chanson…
 
Chanson 2 « Parfum spirituel »
Lyse confirme que c’est ce sentiment intérieur qui l’a mené à la spiritualité, car « l’esprit de communauté, j’ai été obligée de le fabriquer. J’ai eu des difficultés avec l’Église, mais je sais que pour moi c’est très précieux la foi. Je suis convaincue que l’affirmation de la vie spirituelle, celle qu’on ne voit pas, est importante. On cherche toute notre vie quelque chose dans un magasin, mais ça n’existe pas! C’est dans le parfum… » Élevée par des parents aimants catholiques, Lyse s’éloigne du catholicisme lors de son processus de coming-out, mais se rend compte que le parfum spirituel la nourrit: « À cette époque, je suis devenue bouddhiste et c’est là que j’ai rencontré ma compagne. J’ai pratiqué pendant 8 ans et la vie de groupe spirituelle m’a beaucoup aidée et remise dans la voie spirituelle. » 
 
Depuis de nombreuses années, Lyse s’implique dans sa paroisse à l’église Saint-Pierre Apôtre: « Au début je voulais pas aller dans une église de tapettes! Je rentre, c’était bondé et l’homélie était extraordinaire! » Le curé recontextualisait l’histoire catholique « gaiement », m’explique Lyse: « L’aveugle qui demande Jésus dans la rue, peut-être était-ce un homosexuel qui avait été ostracisé? En mettant ces mots, les gens se sentaient inclus dans le chemin de foi. Il m’a redonné goût en l’Église. J’ai réalisé que l’Église avait besoin de moi! » Ainsi, Lyse fera des études puis de l’accompagnent spirituel auprès de cette communauté: « J’ai aussi fait des recherches pour faire des ponts avec le bouddhisme, car au fond ce sont tous des systèmes qui essaient de décrire l’indicible. J’ai pu aller davantage dans le côté mystique de la foi. À ce moment, l’idée de résurrection prends un sens…» 
 
Chanson cachée: La résurrection expliquée
« À tous les jours, semaines ou mois, je vis une crucifixion: quelqu’un me fait chier, me contrarie. On vit avec cette contrainte. Pour tout le monde est comme ça. Avec la voix mystique, chrétienne, disons « christique », je me dis : je suis en train de faire mon chemin de croix, car il y a quelque chose qui part de cette contrainte qui ne fonctionne pas dans ma vie, mais je sais que j’aurai une résurrection. Il est vrai que si j’arrive à porter (accepter) cette souffrance, de laquelle j’ai moi-même quelque chose à apprendre, je sais que je vais me lever un matin avec une réponse, une résolution et j’aurai perdu une couche de mon oignon d’ego. Un Saint a dit: « L’orgueil c’est ce qui meurt 15 minutes après nous »…
 
C’est à ce moment de l’entrevue que moi - baptisée, née d’une famille catholique (non pratiquante), qui se considère athée (puisque blasée du discours catholique) - je réalise une chose: si on m’avait enseignée à      l’école la crucifixion et la résurrection, en ces termes - au lieu du gars qui se fait clouer sur une croix pis qui revient d’entre les morts - j’aurais peut-être davantage adhéré au discours, ou du moins compris que; nous avons tous des obstacles dans la vie (crucifixion), qu’il faut les surmonter (chemin de croix) pour mieux grandir/renaitre (résurrection). Le discours de Lyse est ancré dans ma réalité quotidienne et j’ai pas l’impression qu’on me repasse en boucle le film de Jésus avec un scénario (Bible) écrit (interprété) par une bande de gars (où sont les femmes?) il y a de ça plus de 2000 ans! On enseigne une interprétation de la Bible qui semble aux antipodes de notre réalité contemporaine et ça fait décrocher la plupart des gens. C’est pas pour rien que les Églises sont vides…
 
Chanson 3 « Unir sa destiné »
Depuis une vingtaine d’années, Lyse vit avec sa conjointe Agnès. Dans les années 2000, Agnès fait la grande demande. Il faudra attendre 6 ans avant que Lyse dise « oui, je le veux »: « Je sortais d’un coming-out à 40 ans et je me demandais ce que ça apporterais. J’ai du cheminer. Un jour, nous étions à Paris pour la Fierté; j’ai vu passer 9 potences sur un char, en référence à 9 pays où on exécute les homosexuels. J’ai décidé de me marier. C’était en 2007. Ca m’a motivée à rendre mon engagement public, c’est devenu politique. Nos proches étaient très contents ». Le curé de la paroisse a béni leur union, puisque le mariage demeure civil, mais « Agnès est restée sur une frustration. Elle aurait voulu un mariage à l’Église, par les voies spirituelles. Ben sûr, ça ne passera pas par l’Église catholique, car on va l’avoir dans 500 ans…» blague lucidement Lyse. Cela dit, il y a des femmes qui furent ordonnées prêtes, sur le Lac Supérieur, par un évêque excommunié, même si elles sont non reconnues par l’Église, explique Lyse : « Ces femmes savantes l’on fait par amour spirituel. Agnès a communiqué avec l’une d’entre elles afin qu’elle puisse procéder à une célébration spirituelle cet été. Pour Agnès, cet acte a quelque chose de profondément spirituel, mais il y a nécessairement un côté militant très intéressant ». 
 
Dernière chanson 
Au terme de cette entrevue de deux heures, Lyse se rappelle: « Je pensais que je n’avais rien à dire… » Celle qui a vécu les changements sociaux liés à la perception de l’Église au Québec avec la Révolution Tranquille, en lien avec la modernité (avortement, place des femmes, etc.) a aussi vécu les avancées LGBT. Comment adhérer à une religion où l’institution propose un discours complètement décalé des réalités sociales? « J’ai eu la chance d’être dans une paroisse plus marginale, mais je pense qu’il faut avoir une foi adulte, c’est-à-dire faire un discernement sur SA vie. Par exemple, si je suis Ministre de la santé, je vais m’arranger pour que toutes les femmes aient accès à l’avortement, mais est-ce que ça veut dire que je vais automatiquement me faire avorter? Non. ll y a une différence entre la vie personnelle et l’institution. L’Église est une institution que je respecte, car je trouve que j’ai ma part là-dedans, mais elle est différente de ma foi. Ma foi m’appartient. » Lyse enchaîne: « J’ai énormément de compassion pour les transgenres. Dans la religion catholique, selon le dessein de Dieu, on se définit avec la procréation. Les trans se font opérer pour changer de sexe, alors comment continuer à se voir oeuvre de Dieu? Ontologiquement, c’est très intéressant. C’est là que je me dis que nous sommes des co-créateurs. Les trans deviennent notre pierre angulaire. L’évolution c’est la vie. Celui qui cherche, donne un sens à sa vie. Je jure que je ne serais plus là si je n’avais pas la foi, car je n’aurais pas été capable de comprendre le sens de la vie. Beaucoup me disent que la foi c’est comme une béquille… Je m’en fou, ils ont le droit de penser ça! » conclue Lyse. D’ailleurs, mettons notre ego de côté quelques minutes: on a tous des béquilles. Elles nous offrent appui et courage afin de cheminer sur le sentier de notre vie. 
 
Lyse Desroches est active auprès de l’Église Saint-Pierre Apôtre à Montréal. http://saintpierreapotre.ca/