Par ici ma sortie — nous et la société

Retour de France

Denis-Daniel Boullé
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Denis Daniel Boullé

Je suis rentré à Montréal la veille des élections aux États-Unis, et quelques jours avant l’annonce du décès de Léonard Cohen. Un bouffon devient roi et un poète s’en va. Dur retour. 


«Tu n’as pas peur d’aller en France avec le risque d’attentat?», m’ont demandé plusieurs connaissances québécoises quelques jours avant mon départ. On se calme. Ce n’est ni Alep, ni Homs, ni Mossoul. Allez-voir quel-ques photos de ces villes aujourd’hui et la France vous apparaîtra comme un havre de paix. 
 
« Et la Manif pour tous qui tiendra un grand rassemblement le 16 octobre prochain, l’homophobie est forte en France ? ». Bien sûr, mais l’acceptation est aussi grande. Seulement quand l’homophobie se manifeste, elle est extrêmement violente et a augmenté depuis les grandes manifestations contre le mariage gai. Mais ce n’est pas le Brésil, ou bien d’autres pays encore. Bien sûr, à la veille des élections présidentielles de 2017, beaucoup de politiciens surfent sur les peurs inhérentes, instrumentalisent l’insécurité, l’immigration et la théorie du genre, qui participeraient au déclin de l’Europe, à la situation économique peu brillante de l’Hexagone. Mais ce n’est pas Haïti en termes de cul de sac politique et économique. On peut aussi se calmer sur ce point et débarquer dans ce pays, en parfaite tranquillité. 
 
Immigration : Je regardais à Roissy tous ceux et toutes celles qui occupaient des fonctions aussi bien administratives, sécuritaires, et de nettoyage et me demandaient ce que ferait la France si elle décidait de se débarrasser de tous les immigrants. Pas sûr que ce serait joli. La supérette (petit supermarché de proximité) à côté de chez ma sœur ne compte, du gérant jusqu’aux livreurs, que des Africains, du sud comme du Nord. Et même si certaines femmes musulmanes portent le voile, ils me connaissent tous comme le frère homosexuel. Et le gérant, un géant noir, me prend dans ses bras quand il me voit en me disant : Salut mon frère. Bien sûr une supérette ne fait pas un pays. Mais cet homme est-il plus ou moins français que moi qui vis depuis plus de vingt ans au Québec ? Les immigrants en France, un problème ou une chance ?  Il est bon de temps en temps de souligner ce fameux «vivre ensemble». Je pourrais multiplier des exemples comme celui de la supérette. 
 
Des associations continuent de réclamer bruyamment l’abrogation de la  loi Taubira autorisant le mariage entre personnes de même sexe. Ils manifestent avec leurs enfants en première ligne. Qui parle alors d’enfance prise en otage ? Ils ont des porte-paroles, parfois des élus nationaux ou municipaux, qui rappellent que le mariage pour tous est la porte ouverte à la fin de la civilisation, à la perte des repères, à l’exploitation du ventre des femmes, et à la marchandisation des enfants. Comme si à travers l’histoire, et encore aujourd’hui, l’exploitation des femmes (comme force de travail, objets sexuels, et machine à reproduction) et des enfants n’avaient jamais existé, sans que cela n’offusque leur conscience religieuse, sans aucune réflexion sur les conditions sociales et économiques dans lesquelles ces femmes et ces enfants tentent de survivre. Mais pour ces bien-pensants soucieux de l’avenir de l’humanité, l’humanité à sauver s’arrête aux frontières de la France. Toujours surprenant pour moi dans les conversations avec des Français de droite ou d’extrême-droite, de constater leur inintérêt crasse pour ce qui se passe ailleurs. La terre n’est pas ronde, elle est plate et n’a de limites que celle du territoire français. 
 
Mais en dehors des opposants à la Loi Taubira, les Français sont bien moins homophobes que ces enragés médiatisés tentent de nous le faire croire. 
 
Bretagne. À Brest, je croise trois couples de jeunes gais, main dans la main, sur la plus grande avenue piétonnière de la ville, une avenue extrêmement passagère puisque tous les magasins de marque s’y trouvent. À Concarneau, nonobstant le serveur d’un des plus grands bars du port, ouvertement gai, un couple de gais discute avec d’anciens voisins. Un couple hétéro,  retraité, qui vient d’acheter une nouvelle maison, et le mari dit au couple gai : «Les gars, passez donc ce soir prendre l’apéro». 
 
L’apéritif, bien évidemment, une activité quotidienne incontournable en France, et mon arrivée n’est qu’un prétexte supplémentaire pour trinquer. Les voisins à Concarneau sont un couple de retraités qui approche les 80 ans. Lui, la caricature du Français, la gouaille, les jeux de mots faciles, un brin raciste, un brin sexiste. Elle, effacée face à cet homme qui prend de la place. Mais au cours de la conversation, ce couple nous apprend que leur fille vient de s’installer avec une femme. Une révélation, mais en même temps, très vite ils ont compris qu’elle était plus heureuse avec cette femme qu’avec son ex-mari. Alors ? Alors rien, cela devient normal, banal. Ce couple n’a même plus de gêne face aux regards des autres. 
 
Là encore, il faut sortir des impressions toutes faites, et regarder un peu plus attentivement plutôt que de s’accrocher trop simplement à des représentations, certes réelles, mais qui ne mettent en exergue qu’un pan du tableau qui, à bien y regarder, est un peu plus complexe. 
 
Certes, des irritants existent toujours. Cette perception fossilisée et nostalgique d’une France ayant rayonnée philosophiquement, culturellement sur le monde et sur les peuples (ce qui reste à démontrer). Cette grandeur passée et glorifiée me gonfle souvent, car quel pays, si l’on y fait un tant soit peu attention, n’est pas riche d’un passé et d’une culture aussi dignes que ceux des Français. Cet ethnocentrisme de se croire la énième merveille du monde me gêne. Et le Siècle des lumières, souvent ramené sur le tapis, a plutôt l’air, d’une veilleuse anémique à laquelle on s’accroche face à tous les changements d’aujourd’hui. 
 
Certes, on peut regretter la passivité du gouvernement Hollande face au mariage gai, laissant la ministre de la Justice de l’époque, Christiane Taubira, le fardeau de porter seule le dossier. Un gouvernement qui n’a pas su apporter de réponse à tous les opposants qui se bousculaient dans toutes les émissions à la télé ou à la radio. On peut regretter cet appui mou de la gauche élitiste et son dédain condescendant face aux anti-mariages gai sans leur opposer d’analyses fortes et contrer leurs discours homophobes et haineux.