Les Mignons : l'amour c'est la guerre — Fiction

Les nouvelles liaisons dangereuses

Frédéric Tremblay
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Frédéric Tremblay

Jean-Benoît et Louise se retournent en même temps l’un vers l’autre. Lui lit la plus récente pièce de théâtre de Michel Marc Bouchard, elle tricote des foulards pour Charles-Antoine et Marco – ce couple de parents qu’elle intègre de plus en plus dans leurs cercles. Ils éclatent de rire. « On est tellement rendus vieux et plates, ç’a pas de bon sens! » s’exclame Louise. « Pire qu’un vieux couple, sans être en couple! » renchérit Jean-Benoît. « Ça ne peut pas continuer comme ça. En plus que mes papas débauchés se calment avec les premiers froids… C’est décidé : appelle tous les autres, ce soir, on sort en club et je vous paye la traite! »

Jean-Benoît fait la moue. Il n’est pas sorti depuis longtemps, et avec raison : les clubs lui semblent appartenir à une autre époque de sa vie. Mais pour faire plaisir à Louise… Dans le temps de le dire, tous les mignons, même le très occupé Valentin, rappliquent à l’appartement. Louise leur dit que ce soir, pour eux, c’est alcool à volonté; qu’elle n’en voie aucun se retenir d’aller se reprendre un verre; elle les suivra pour payer. « Ça va te faire pas mal de sport, pour une mamie », laisse tomber un Olivier moqueur. Elle le fusille du regard en levant son poing. « Attention, sinon j’te fais boire shooter sur shooter jusqu’à ce que tu tombes! » 
 
Il est déjà assez tard pour qu’on pense à se mettre en route, d’autant plus qu’on prévoit l’inévitable file d’attente. De toute manière, Louise leur interdit toute forme de prédrink, prétextant que ce n’est pas en restant enfermés qu’ils vont lui trouver du nouveau drame. Ces paroles ne tombent pas dans l’oreille d’un sourd; Jonathan hoche la tête en souriant. Leur groupe étendu se fraie donc un chemin jusqu’au centre de la piste de danse, faisant tourner les têtes à la fois par leur beauté et par la présence de Louise. Elle insiste pour se rendre seule au comptoir. Pendant qu’elle y est accou-dée, elle voit sur sa droite quelque chose qui attire son regard : un beau blondinet, qui ne doit pas avoir passé le cap des 20 ans. Elle sait que c’est pile le genre de Jean-Benoît et se dit qu’elle doit les faire se rencontrer. 
 
Heureusement le joli jeune homme et son amie semblent discuter avec la barmaid, ce qui lui laisse le temps de distribuer des verres puis d’insister pour que son colocataire l’accompagne dans sa deuxième tournée. Elle en profite pour s’installer à côté du blond, que Jean-Benoît remarque encore plus rapidement qu’elle. Ils en sont aux présentations quand Louise revient avec d’autres verres. « C’est quoi ton nom, mon beau p’tit gars? » Le blond s’amuse de son accent et lui répond qu’il s’appelle Daniel. Il parle de choses et d’autres avec Jean-Benoît pendant que Louise divertit l’amie de Daniel en la questionnant sur sa relation avec les clubs gays : en sont-ils déjà des habitués? viennent-ils de commencer à sortir? Puis Daniel s’excuse et dit qu’il doit aller aux toilettes. Louise lui montre l’endroit où ils dansent et lui dit de les rejoindre après. Elle ne peut pas s’empêcher de le suivre du regard alors qu’il s’éloigne et le voit donc avec grande joie passer près d’entrer en collision avec Jonathan, lancé en direction contraire. Ils s’excusent, ils se sourient, ils se mettent à se parler et se promettent finalement de se retrouver un peu plus tard.
 
Quelle n’est pas la surprise de Daniel quand, en arrivant avec son amie et en entrant dans leur bulle, il tombe sur les deux hommes avec qui il vient de faire connaissance. Quelques regards s’échangent et mettent rapidement tout le monde au courant de la situation. Puis tout naturellement on se rapproche, le malaise vite noyé dans l’alcool, la musique et l’attirance. D’abord Jonathan et Jean-Benoît se livrent à une complexe danse à trois avec Daniel, ensuite ils se mettent à se le voler à tour de rôle pour l’enlacer plus exclusivement et plus intensément. Le blond, qui semble au départ apprécier tout ce désir, finit par être rattrapé par l’étrangeté de l’ambiance que sa présence installe dans leur groupe. Il dit qu’il va prendre un verre et s’échappe. Ils le voient plutôt échanger un regard avec un autre jeune, s’en approcher et se mettre à danser avec lui. Jean-Benoît hausse les épaules. « C’est une belle perte, quand même. Sans rancune? » Jonathan lui confirme que leur amitié est évidemment au-dessus de ces badinages. Il dit que le jeu n’est pas fini et le met au défi d’obtenir le numéro de téléphone de Daniel avant la fin de la soirée. De son côté, il mène à bien la mission qu’il s’est donnée à lui-même. Dans la file des vestiaires, alors que Daniel et sa nouvelle proie sont séparés l’espace d’un instant, Jonathan en profite pour adresser la parole à ce dernier. Malgré la cohue environnante, son assurance fait son effet sur le beau petit brun aux yeux d’un vert perçant, qui lui dit s’appeler Samuel. Jonathan, toujours en jouant sur cette expressivité qu’il a perfectionnée à l’école de théâtre, et qui lui permet de captiver tous les regards, lui demande s’il peut oser lui demander son téléphone – puis dit en riant que c’est déjà trop tard. Samuel, malgré une timidité évidente, répond bien aux avances et, après avoir vérifié que Daniel ne le regardait pas, il le note à la ligne « Numéro » de la page d’ajout de contact que Jonathan lui a ouverte en écrivant comme nom « Joli jeune homme du club ». Il prend son manteau et sort. En retrouvant Jean-Benoît, il s’enquiert : « Et puis? » « J’ai son numéro. Tu me dois un verre. » Jonathan lui décoche un sourire qui donne à Louise le pressentiment que cette soirée pourrait bien être le début de la plus grande saga jamais survenue dans sa cour.