Fiction

Chats sauvages

Christine Berger
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Christine Berger

Au début du mois, avec ma blonde, on a célébré nos deux ans. Pour souligner l’événement, on a pris quelques décisions marquantes. Par exemple, parce qu’on aimerait bien s’acheter un chalet, on a décidé d’arrêter de boire. C’est pour faire des économies. Puis, pour mettre notre couple à l’épreuve avant d’avoir des enfants, on s’est promis d’effectuer bientôt une virée chez IKEA.   

Ce qui est arrivé, c'est que, d'une part, je possédais une commode visée par un rappel du magasin, d'autre part, on a trop de vêtements. On dirait qu'ils se reproduisent comme des chats sauvages. Quand tu ne peux plus rentrer chez toi parce que ton linge te tombe dessus comme une rivière de glaise au printemps, à un moment donné, il devient impératif de faire un move. 
 
Ce qu'il nous fallait, c'était soit un cabanon, soit une penderie. Mais puisque je possédais une commode visée par un rappel, il semblait logique de rester dans le thème et de l'échanger contre une penderie. Cependant, pour Marie, aller chez IKEA, c'est comme aller dans l'OVNI à La Ronde pour un enfant de sept ans. Elle voulait y aller, mais en même temps elle ne voulait pas. Des obstacles ne cessaient de se dresser à chaque fois qu'on planifiait d'y aller. Il y a eu la pluie. Elle a eu ses règles. Le film qu'elle voulait voir sortait au cinéma ce soir-là. Sa sœur a pogné un ticket et avait besoin d'écoute. Le chat a disparu. On l'a retrouvé dans le placard à casseroles. Il faisait trop beau, on serait mieux d'aller aux pommes. 
 
On ne pouvait pas toujours remettre ça non plus, parce que les vêtements étaient en train de nous coloniser comme si ce n'était pas nous autres qui payaient le loyer, et d'autant plus parce qu'à un moment donné, il faut savoir affronter son dragon intérieur.
 
Marie a peur d’IKEA car elle a eu plusieurs mauvaises expériences dans ce magasin. Celle que je préfère, c'est l'histoire de la bagarre qui avait débuté à l'intérieur dans la section des tapis pour se poursuivre dans le stationnement. Les gars s’étaient mis à se donner des uppercuts et il y en avait un qui avait propulsé l'autre dans le pare-brise du char de Marie. 
 
La soirée IKEA est arrivée et j'étais enthou-siaste. On pensé qu'il était préférable de manger avant l'aventure pour éviter que la fringale nous tenaille en plein magasinage, car ça risquerait de jeter du venin sur l'esprit de la mission. On s'est attaquées au chili con carne de la veille. Je ne sais plus de quoi on discutait à table, mais tout à coup il était 18h35 et Marie a dit j'espère qu'on aura le temps de tout faire! Ça m'a stressée, alors on a jeté les bols dans l'évier, jeté les vêtements de la commode sur le plancher, jeté la commode dans le pickup, et c'est tout, on n'a rien jeté d'autre. 
 
Marie savait à peu près où était situé le IKEA, moi, tout ce que je savais, c'était qu'il fallait passer par Côte-de-Liesse, mais je ne savais pas vraiment comment me rendre à Côte-de-Liesse. Juste pour être sûre, Marie s'est connectée à Google Maps. À un moment donné, il fallait légèrement bifurquer à droite après le viaduc, mais de la façon que Marie l'a dit, j'ai compris qu'il fallait complètement tourner à droite, donc lorsqu'il a fallu bifurquer, je n'ai pas bifurqué et je suis restée dans la voie de gauche, alors on a manqué notre bifurcation et j'ai crié BEN LA! TU M'AS PAS DIT DE BIFURQUER, TU M'AS DIT DE TOURNER! On est reve-nues sur nos pas. Ensuite, la voix du GPS était désorientée. On dirait que ça lui arrive souvent aux enchevêtrements d'autoroute. La voix nous a fait nous rendre sur un chantier obscur qui ne ressemblait à rien, genre de lieu qui n'allait pas nous échanger notre commode contre une nouvelle penderie. J'ai arrêté le pickup et ouvert la fenêtre pour laisser s'échapper un peu de fumée de la cabine car on étouffait là-dedans. Alors, Marie a retracé le IKEA. Il était juste à côté. On avait réussi. J'ai dit à Marie qu'on pourrait participer ensemble à Vol 920 mais Marie ne parlait plus. Je lui ai demandé si elle était frue, oui, elle était frue car j'avais crié. Maintenant que c'était dit, on pouvait se réconcilier.
 
On a trouvé une belle penderie, et Marie a acheté des chandelles. Le retour à la maison a été paisible. 
 
J'ai commencé à assembler le meuble le lendemain, et Marie a voulu offrir son aide. Je sais que ce n'est pas sa tasse de thé, donc ça m'a touchée. Je lui ai donné comme tâche l'insertion de quelques vis, mais elle n'y arrivait pas et elle craignait d'abîmer le meuble alors elle a abandonné. J'ai voulu lui enseigner comme Arnold enseigne à Demi dans Ghost, mais elle n'a rien voulu savoir alors j'ai dit laisse faire je vais le faire. J'étais frue qu'elle ne persévère pas, alors je suis passée tout de suite à l'étape des clous pour décompresser. Le chat m'a alors mordillé les mollets. Marie est revenue plus tard pour me demander si je voulais souper, non je ne voulais pas, et j'étais frue qu'elle n'ait pas persévéré. Maintenant que c'était dit, on pouvait se réconcilier, alors on a pu installer les pentures ensemble et c'était merveilleux. 
 
Je pense qu'on a relevé le challenge et que notre couple va durer encore longtemps. Ce n'était certes pas un parcours sans tache, mais notre pare-brise est intact et on a réussi à soumettre nos fauves. Je nous donnerais sept sur dix.