La chronique du Conseil québécois LGBT

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Marie-Pier Boisvert
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Marie-Pier Boivert

Je ne sais pas encore si je dois rire ou pleurer. Dès ses premiers jours, novembre 2016 s’est enligné pour être un mois... particulier. À cause des élections américaines, oui, mais aussi à cause d’un certain groupe gatinois «anti-gai» qui n’est «pas homophobe» puisqu’il n’a «pas peur des gais» et qui se disait pourtant prêt à les tuer; à cause d’une conférence universitaire qui parlait de la «réalité objective» des sexes pour avancer que les personnes trans ont une «fausse perception d’eux-mêmes»; et à cause d’un homme abitibien qui a battu son fils qui voulait aller à une rencontre du groupe jeunesse LGBT de sa ville… Tout ça dans les 8 premiers jours. 

C’est lourd.
 
Mais les médias ne nous laisseront pas beaucoup de répit. Car avec novembre, le temps s’est refroidi et l’heure s’est reculée, laissant dans son sillon les avocats du Diable fraîchement sortis de leur hibernation estivale (faudrait-il dire “estivation” même s’ils n’ont pas passé l’été sur la montagne? La question se pose.)
 
D’aucuns les appelleront « les êtres de mauvaise foi », parfois « les bigots », et plus rarement « les trolls ». Mais il s’agit dans tous les cas de ces personnes qui, contre vents, marées et Twittosphère, défendront des points de vue « impopulaires », scotchées à leurs écrans et armées de leurs claviers.
 
Ces juristes de Satan sont d’excellents passeurs d’information. Ils ont vu et relégué toutes les nouvelles que j’ai évoquées ci-haut, mais pas pour les dénoncer... Ils diront que Trump est plus nuancé qu’on croit vis-à-vis des droits LGBT, que le groupe « ATG » est trop immature pour être réellement menaçant, ou que de demander l’annulation d’une conférence cissexiste équivaut à de la censure.
 
Ça me semble logique de débattre sur l’ensemble de ces événements, puisqu’il s’agit de nos vies et de nos valeurs. Je suis toujours enthousiaste à l’idée d’aller expliquer les enjeux LGBT à des personnes qui n’ont pas encore eu l’opportunité de réfléchir sur la question, d’ailleurs. Mais je peine à comprendre les objectifs derrière les « mises en garde » émis par les défenseurs de Belzébuth. Jouer à l’avocat du Diable « pour vrai », ce serait d’élever le débat en amenant les personnes impliquées à considérer un point de vue différent du leur et reconsidérer leurs croyances. Mais j’ai souvent l’impression que sous le couvert de cette technique d’argumentation se cachent de graves raccourcis intellectuels, et qu’en offrant ces « nouvelles perspectives », on contribue davantage à rabaisser les concerné.e.s et leur pensée critique qu’à construire un argumentaire solide. Face aux conseillers du Démon dont le premier objectif est d’avoir raison, les personnes LGBT sont d’ailleurs souvent laissées à elles-mêmes, puisqu’il sera attendu qu’elles mettent de côté l’entièreté de leurs expériences personnelles pour avancer une analyse objective et irréfutable. Qu’advient-il de notre légitimité quand on n’y arrive pas? Est-ce à dire que seules les personnes qui n’ont pas d’implication dans un enjeu sont admises dans l’arène, ou au contraire, que ce sont seulement celles-là qui devraient y lutter?
 
Il y a certainement un entre-deux à ces questions, une cohabitation possible entre des questionnements “externes” et le vécu LGBT subjectif… Mais ce dialogue n’est possible que s’il est accompagné d’un questionnement sur - eh oui! - les privilèges. Comme c’est beaucoup dans la manière, et non dans le propos, que les interventions des inquisiteurs de Lucifer sont problématiques, je crois qu’en prenant conscience de leurs privilèges, les allié.e.s pourront commencer à ressentir l’empathie nécessaire pour ficeler leurs réflexions sans perpétuer ce qu’ils dénoncent. Seulement à ce moment pourront-ils entrevoir la lourdeur de devoir à la fois lutter contre des systèmes de pouvoir ET montrer en quoi ils existent, comment ils nous affectent et leur modus operandi. 
 
En réalité, l’avocat du Diable devrait avoir pour but de faire grandir l’empathie chez toutes les personnes engagées dans la discussion. Mes maigres cours de philosophie m’auront appris qu’il est possible d’argumenter pour ou contre presque tout ce qui imaginable, et assez facilement. C’est de prendre position, de fournir une explication pour ce choix - qu’on a pesé et réfléchi contre notre avocat intérieur - et donc de se rendre vulnérable qui montre, je crois, la véritable force de caractère tant prisée par les détracteurs du Prince des Ténèbres.
 
Si on ne veut pas s’exposer de cette manière (je comprendrais: c’est pas toujours agréable de se mettre à nu, même intellectuellement), il faudrait envisager d’adopter une position moins polémique quoique peut-être plus utile: celle du silence. Et c’est si doux, le silence, non? Surtout quand je pense au bruit qu’on endurera pendant les quatre prochaines années…   
 


 

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C’est lourd.   Mais les médias ne nous laisseront pas beaucoup de répit. Car avec novembre, le tem (...)

Publié le 21 novembre 2016

par Marie-Pier Boisvert