Entrevue avec Will Makino

C'est comment être gai... Au Japon?

Samuel Larochelle
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Will Makino

La vie lgbt au Japon est tout sauf unidimensionnelle. Réputé pour ses valeurs conservatrices, le pays du soleil levant est aussi reconnu pour sa diversité et son excentricité. Aux yeux de Will Makino, un homosexuel établi à Tokyo depuis 11 ans, la différence est même un signe de normalité dans son pays. 

«La société est à la fois traditionnelle et ouverte. La tolérance des gens va dépendre du degré de proximité avec la personne LGBT. Les Japonais acceptent les gais en général, puisqu’ils s’occupent seulement de ce qui les regarde. Si vous ne faites pas partie de leur clan, ils vont être gentils et respectueux. Mais ils n’accepteront pas un homosexuel dans leur famille pour une raison de fierté.» En cas de coming out, un désastre est à prévoir. « Au moins 90 % du temps, une sortie du placard va mener à de la violence physique et verbale, et les personnes lgbt vont quitter la maison pour démarrer une nouvelle vie loin de leur famille.» 
 
Plusieurs gais choisissent de se marier avec une personne du sexe opposé pour satisfaire leurs parents, tout en payant pour obtenir des faveurs sexuelles d’un prostitué… sans être embêtés par la police. «Partout au Japon, un homme peut légalement payer un prostitué mâle. Mais selon la loi, il est interdit pour les femmes d’être payées pour du sexe OU de payer pour obtenir les services d’un homme. Elles risquent plusieurs mois de prison.» Deux poids, deux mesures, dans un pays dont l’histoire est remplie de référence à l’homosexua-lité. Il y a plusieurs siècles, les Samou-raïs enseignaient les arts martiaux aux jeunes garçons et pouvaient faire d’eux leurs amants exclusifs jusqu’à l’âge adulte, si ces derniers étaient d’accord. En 2016, les Samouraïs font encore partie de l’imaginaire populaire, dans les téléséries et les mangas, mais leurs réalités ont été oubliées par la majorité. Dans ce pays résolument conservateur, certaines organisations politiques se sont assurées d’étouffer les débats sur les droits lgbt dès qu’elles en avaient l’occasion. 
 
Droits lgbt
Vous serez sûrement peu surpris d’apprendre que le mariage gai et l’adoption par des parents de même sexe ne sont pas légaux chez les Nippons. « Il y a une discussion politique à propos du mariage, mais je ne crois pas que les lois vont changer d’ici cinq ans. Quant à l’adoption, étant donné qu’on peut adopter un enfant seul, une personne lgbt pourrait le faire, mais les orphelins sont très rares au pays.» 
 
Malgré tout, la situation évolue un peu. Depuis 2015, dans cinq territoires (dont Shibuya à Tokyo), les LGBT ont obtenu une reconnaissance du gouvernement pour être perçus comme des partenaires de vie civile. «Ça permet de partager les avantages sociaux, de souscrire un prêt, d’acheter une maison conjointement et même de cohabiter dans un loyer. Au Japon, c’est très difficile de louer un appartement avec des amis ou des gens qui ne font pas partie de ta famille.»
 
Convaincu que le pays se transforme tranquillement, le jeune Japo-nais évoque la présence de la princesse Kako dans le premier char de la marche pour les droits lgbt durant la Tokyo Rainbow Pride de mai 2016. «Depuis la parade, les politiciens accordent plus d’attention qu’avant à nos dossiers et les gens en parlent davantage entre eux.» De plus en plus de citoyens s’insurgent également contre le premier ministre Shinzo Abe, qui s’oppose complètement à l’évolution de la situation pour les LGBT. «Depuis que la population a commencé à protester en le comparant au pire nazi de l’histoire, Adolf Hitler, d’autres politiciens le confrontent pour qu’ils adoptent des lois favorables aux LGBT. Les choses bougent!»
 
Au quotidien, la vie lgbt est apparente spécialement dans les grandes villes : le quartier gai de Tokyo, Shinjuku Ni-Chome, possède plus de 250 bars, clubs, saunas et commerces lgbt; le district Doyama, à Osaka, en compte environ une centaine, alors qu’un party LGBT mensuel est orga-nisé à Nagoya. « Tous les lieux lgbt sont très accueillants envers les hétéros, qui viennent en grand nombre faire la fête durant les week-ends.» Mais ne vous attendez pas à voir plusieurs gais et lesbiennes se tenir par la main dans les rues. «On peut le faire sans être attaqués ou insultés par les homophobes, mais il faut savoir que la culture japonaise n’accepte pas l’affection en public, qu’on soit gais ou hétéros.»