Retour dans le passé avec les Archives gaies du Québec

Histoires d’amour et de genre

Louis Godbout
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Guilda

À feuilleter le nouveau trésor des Archives gaies, les quatre gigantesques albums de presse du plus célèbre travesti  que le Québec ait connu, on ne peut s’empêcher de s’évader dans le monde disparu des cabarets et music-halls. Dans ces lieux nocturnes palpitants, Chez Gérard, Aux trois castors, Chez Parée et à la Casa Loma, règnent des vedettes dont les noms aujourd’hui oubliés étaient évoqués avec nostalgie par nos mères et nos grands-mères. Mais le brouhaha et les rires d’un public où se mêlent les bourgeois en goguette, le petit peuple et la canaille s’arrêtent soudainement. Tous sont hypnotisés par un tourbillon de strass et de plumes : c’est Dietrich, Piaf, Garbo ou Bardot; c’est Catherine de Russie ou Marie-Antoinette; c’est Cléopâtre ou Néfertiti; c’est la femme plus que femme, celle dont on n’oubliera pas de sitôt le nom, c’est Guilda.


GuildaDe son entrée en scène en 1945, à sa mort toute récente en 2012, cet artiste exceptionnel a été admiré et adulé non seulement à Montréal mais aussi à Paris (Chez Madame Arthur, Au Carrousel), à New York, à San Francisco, à Miami, à Las Vegas et dans tant d’autres grandes et petites villes (Drummondville, Trois-Rivières, St-Hyacinthe…). La trajectoire de sa carrière a précédé plus qu’elle n’a suivi celle des mouvements homophiles, gais, lesbiens et transgenre. Malgré les succès de Guilda, Jean Guida, lui, en a souffert, car il n’est pas facile de vivre sa bisexualité (quoiqu’il se disait plus gai qu’hétéro) dans l’œil du public, à une époque où l’homosexualité était non seulement réprouvée, mais criminelle. Malgré deux livres de mémoires et deux documentaires, dont le tout récent et très touchant Guilda, elle est bien dans ma peau de Julien Cadieux, l’histoire de Guilda reste à faire. 
 
Une histoire qui se rattache d’ailleurs à l’histoire de l’homosexualité de l’entre-deux guerres, à la vie interlope et aux fameux « Bal des folles » de Magic-City (un parc d’attractions parisien), par ses liens avec Mistin-guett. Car c’est bien cette célébrissime vedette qui, à un âge avancé, lança la carrière de Guilda en l’embauchant… comme doublure! C’était un milieu accueillant pour le petit Jean, car Mistinguett, bien avant Lady Gaga, ne se gênait pas pour défendre les différences : « On ne dira pas de mal des homos, car je suis leur reine ! », disait-elle.
 
Malheureusement pour Guilda, le regard scrutateur des journalistes, tout en lui apportant la gloire, le coinçait dans le mensonge. Le titre et la teneur d’un article des Nouvelles illustrées de février 1966, Le mystère Guilda enfin éclairci : « Je n’ai jamais aimé un homme », nous révèle à quel point il devait souffrir. Car Guilda, plus tard, racontera ses amours masculines : à dix ans, une amitié particulière avec Raymond Lesur, de quatre ans son ainé; à 18 ans, un béguin pour David, danseur comme lui-même l’était pendant la guerre, mais juif qui fut déporté et assassiné à Buchenwald; à l’aube de ses 40 ans, le grand amour de sa vie, Nick, jeune hétéro précoce d’une beauté fulgurante, dont il deviendra le tuteur, mais qui aimait plus Guilda que Jean; et enfin, à plus de 50 ans, un dernier grand amour pour celui qu’il considérait comme son fils et dont il fut le pygmalion, Ivan (ou Irénée), qui mourut du SIDA.
 
Ce n’est pourtant pas que dans les années cinquante, soixante ou soixante-dix que les journalistes de bas étage s’en sont pris à ce pauvre Jean Guida. Benoît Dutrisac en 2005 et Denis Lévesque en 2009 l’ont dépeint comme un pédophile dans des entrevues qui sont pénibles à regarder. Mais c’est surtout aux gais, à ceux qui ont cultivé une hyper-virilité machiste aux dépens des femmes et des efféminés, à ceux qui, bien placardés, ont eu honte et ont rejeté les folles et les efféminés qui avaient mille fois plus de courage qu’eux, que l’histoire de Guilda demande un examen de conscience. Car, jusqu’aux années 1990, la grande majo-rité des gais ont rejeté avec mépris tout ce qu’elle représentait.
 
Et pourtant, en fait de travesti, le petit fonctionnaire malingre qui se déguise et se transforme en « gars de la construction » poilu et puissamment musclé (et souvent odorant) à force de «suppléments» et de gym, vaut amplement le jeune homme androgyne, poudré, fardé et trop parfumé, d’une élégance recherchée voire outrée. J’espère que plus rien ni personne aujourd’hui n’empêchera ces jeunes si différents de tomber en amour.  
 
 
archive gaies du québecLes albums de presse de Guilda ont été offerts par Marie-Marcelle Godbout. Ils ont été 
entièrement numérisés pour en faciliter la consultation.