Par ici ma sortie — nous et la société

Le VIH : Entre amnésie et insouciance

Denis-Daniel Boullé
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«Le sida disparaîtra un un jour... En attendant nous avons l'opportunité d'apprendre et de grandir... Et nous devons le faire.» Ron Farha. Quand je me rends au bureau de Fugues, je passe devant la fresque où sont inscrits ces mots de Ron Fahra. Ron Fahra qui a créé, quelques temps avant sa mort en 1993, une fondation pour récolter de l'argent pour lutter contre le sida. Une fondation dont s'occupe aujourd'hui sa famille. Presque chaque jour, je vois cette fresque dont la peinture s'écaille et efface les mots de Ron Farha… comme s'efface le sida dans nos consciences collectives.


Le sida fait partie de ma vie depuis le tout début. Dès la fin des années quatre-vingts il a occupé beaucoup de mon temps. Je n’ai jamais été un militant sida. Investi dans les groupes de libération homosexuelle, le sida est arrivé comme un tsunami et pendant quelques mois je n’ai pas su comment prendre ce virage. Mais la réalité m’a rattrapé. Des amis commençaient à être touchés par le virus et la très grande majorité ne s’en relèverait pas. Ce fut alors pendant quelques années qu’une longue chronique de morts annoncées. Car, doit-on le rappeler, les agonies étaient longues et douloureuses. Et bien entendu, devant la peur générale que représentait la maladie, seuls les amis et les amies pouvaient apporter un minimum de soutien. Entre les visites chez les spécialistes, puis le passage obligé dans les ailes réservées des hôpitaux à ces étranges malades, nous savions que le dernier grand rendez-vous se ferait au funérarium, au cimetière, en se demandant qui serait le prochain.

La plupart de mes amis en France ont été emporté par le sida. Des gars avec qui j’avais commencé ma vie de gai, des amis, des amants, les deux parfois. Ils étaient des militants et travaillaient pour abattre la porte du placard pour que nous prenions notre place dans l’espace social, à l’air libre. Malheureusement, le virus allait les retourner dans le placard mais cette fois-ci définitivement. À peine commençaient-ils à se débarrasser de l’image du paria, qu’on leur collait celle du pestiféré.

En l’espace d’une quinzaine d’années, toute une génération de gars sont morts, des anonymes comme des célèbres. Des artistes, des intellectuels, des employés, des professionnels des Ron Fahra. Le sida se foutait des classes sociales. Je me demande souvent ce qu’ils auraient pu nous apporter, apporter à la société, si leur vie n’avait pas eu le malheur de croiser le virus.

Les années noires du sida sont derrière nous. Quantitativement, il y a moins de morts par la maladie. Cependant, nous ne sommes pas encore sortis du bois comme l'explique les spécialistes qui s'expriment dans le numéro de Fugues de décembre. Ils sont optimistes mais en même temps réalistes face aux écueils sur lesquels se bute la prévention, la circulation de l'information. Pour certains, le sida est une maladie de vieux qui ne les concerne plus. Pour d'autres, la PrEP ou le traitement post-exposition suffisent à passer travers une relation sexuelle potentiellement à risque. Les progrès en prévention et en traitement ne devraient pas nous faire oublier que les hommes gais restent encore la catégorie de la population la plus touchée par les nouvelles infections. Nous devons tous en être conscients, pour les générations actuelles, pour les générations futures et par respect pour tous ceux et celles qui ne sont pas revenus de ce combat contre l'envahisseur.

Ils sont encore nombreux ceux et celles qui s'affairent autour de l'épidémie. Des organismes, des médecins et leur équipe, des chercheurs et les dirigeants de nombreux pays sont conscients de la nécessité d'agir. Mais dans la population, et même dans nos communautés, le sida est passé très loin à l'arrière plan des préoccupations jusqu'à ne plus avoir qu’un contour flou. Parce que l'on parle aujourd'hui surtout du VIH, et que la maladie est devenue « chronique». Mais même le VIH n'est plus un sujet dont parle souvent, (à part dans Fugues, dois-je rappeler) même si paradoxalement, on estime à bien plus de 25% d'hommes gais qui sont séropositifs dans certains strates d’âge…

Au cours de l'automne, je me suis rendu à plusieurs événements organisés par des groupes communautaires LGBTQ (et tout ce qu'il vous plaira de rajouter derrière, en initiales, chiffres ou autres signes) et jamais le mot sida n'a été prononcé. Bien sûr, certains groupes organisent des événements autour du VIH ou la prévention, comme lors de Fierté-Montréal. Mais le VIH n'est pas l'affaire uniquement de l'associatif, qu'il soit dédié au VIH/sida ou aux questions LGBTQ. Il concerne nos communautés, il nous concerne individuellement et collectivement, que ce soit en ce qui a trait à la prévention, à la criminalisation des séropositifs, au don de sang, ou encore à la sérophobie qui persiste à l'intérieur de nos communautés. Nous avons ce devoir individuellement de nous impliquer et de soutenir les organismes qui se battent pour en finir avec l'épidémie. Nous avons ce devoir pour les générations actuelles et futures. Nous avons ce devoir en mémoire de tous ceux et celles qui sont décédés et qui, en leur temps, se sont battus pour nos droits et sans qui les communautés LGTBQ n’auraient pas la reconnaissance sociale qu’elles ont aujourd’hui.

Je me prends à rêver d’une immense fresque avec tous les visages de ceux et celles qui sont décédés, ou bien plus simplement que la murale avec les propos de Ron Farha soit ravivée, voire déplacée. Qu’elle soit comme le parc de l’Espoir un rappel emblématique que nous n’en avons pas fini avec le sida, que nous sommes encore tous concernés, et que nous devons faire preuve d’un engagement encore plus solidaire. Il n’en tient qu’à nous.