Au-delà du cliché — Questions d’identité

Les privilèges de l’homosexuel blanc d’Amérique

Samuel Larochelle
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Samuel Larochelle

La sensation est étrange, voire carrément inconfortable. Tu sais que ton homosexualité a fait de toi un être marginalisé. Tu te rappelles des regards de travers, des chuchotements, des insultes et des violences. Mais peu importe ce que tu as vécu en tant que gai, tu es un homme, tu es blanc et tes racines sont québécoises. Tu fais partie de ceux qui sont à la fois ostracisés et privilégiés. 

Tu t’es toujours cru ouvert d’esprit. Tu n’as jamais compris les motivations des racistes. Tu as grandi avec la conviction naturelle que la femme était l’égale de l’homme. Tu fais peut-être même partie des homosexuels qui se trouvent mal placés pour juger les autres pour leur apparence, leurs goûts, leurs aspirations ou leur identité sexuelle, sachant que tes préférences homosexuelles te classaient également parmi les gens hors normes, aux yeux des tristes individus qui ont besoin de ce genre de balises pour avancer dans la vie. Pourtant, le jour où tu as pris conscience des injustices auxquelles sont confrontés les humains qui n’ont pas un pénis et une peau laiteuse, tu as eu l’impression de sortir ta tête d’un bac de sable de la grosseur du Stade olympique.
 
Tu sais que les généralisations absolues ne servent à rien. Mais plus tu réfléchis aux nuances du quotidien, plus tu comprends. Tu comprends que ton nom de famille aux sonorités québécoises et/ou anglophones te permet régulièrement d’être préféré à ceux que les employeurs et les propriétaires de logements ont de la difficulté à prononcer et à qui ils associent des tas de préjugés : pauvres, pas fiables, peu travaillants, non ponctuels, dotés de mœurs douteuses et pratiquant sûrement une religion dangereuse… Bref, tu as accès à de plus beaux appartements, à de meilleurs emplois et à de plus gros salaires, simplement parce que tu n’as pas une tête de Martinez ou de Mohamed. Parce que même si tu es gai, tu restes un « bon petit Québécois à qui on peut faire confiance ». 
 
Peu à peu, tu as aussi réalisé que ta situation professionnelle était plus avantageuse que celle de tes collègues dotés d’un vagin. Comme tu ne fais pas partie des groupes d’hommes enragés qui nient les inégalités hommes-femmes, comme certains politiciens nient le réchauffement climatique, tu sais qu’à compétences et tâches égales, les travailleuses gagnent moins en moyenne que les travailleurs, qu’elles sont moins souvent considérées pour des promotions et des postes de direction, et qu’elles affrontent encore trop souvent une vision – suintant le machisme, le patriarcat et un certain manque de facultés mentales – faisant d’elles des êtres trop sensibles, trop mous et trop faibles pour réussir. 
 
Néanmoins, tu aimes considérer les deux côtés de la médaille : tu te rappelles que de nombreux gais ont la vie dure dans certains milieux de travail conservateurs et que de nombreux autres cachent leur orientation sexuelle au boulot, même au pays de Justin « parce qu’on est en 2016 » Trudeau. La plupart d’entre eux affirment que leur vie amoureuse et sexuelle ne regarde pas leurs collègues (même si ceux-ci parlent abondamment de la leur) ou qu’ils veulent éviter les réactions homophobes (même s’il existe des mécanismes pour dénoncer la discrimination basée sur l’orientation sexuelle). Mais quand tu creuses davantage, tu observes que certains d’entre eux restent dans le placard pour éviter qu’on restreigne leurs ambitions… pour les mêmes raisons non officielles qui ralentissent les femmes. 
 
Solidaire, tu racontes à qui veut l’entendre que tu mènes de nombreuses batailles auprès des femmes, afin de changer les perceptions des hommes blancs hétérosexuels d’Occident qui trônent au sommet du monde. Mais au fond de toi, tu sais que les descendantes d’Ève sont plus régulièrement diminuées, violentées, agressées, violées, non considérées et confinées à des rôles de copulatrice, de génitrice, de mère et de femme au foyer. Tu crois que tes instincts pour identifier le jugement, les regards désobligeants et l’intolérance ressemblent au radar à racistes qu’ont développé ceux dont le taux de mélamine est plus élevé que le tien. Mais tu te rappelles ensuite que les risques que tu sois arrêté (ou tué) par la police sont drastiquement moins élevés puisque tu n’es pas noir, latino ou autochtone. 
 
Jamais tu ne passeras sous silence les défis auxquels sont confrontés les gais, mais tu dois désormais vivre avec le constat parfois douloureux d’être un marginal privilégié. Parce que, contrairement à toi, ceux qui ne peuvent cocher «homme» et «caucasien» dans leur profil de rencontres partent avec deux prises contre eux dans la vie. Et parce que si tu ne voulais pas que ta métaphore respecte les codes du baseball, tu remplace-rais sûrement « deux » par « soixante-dix-neuf »…