L’amour c’est la guerre!

Les nouvelles liaisons dangereuses (partie 2)

Frédéric Tremblay
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Federick Tremblay

Son souffle court avec une lenteur méticuleuse du haut jusqu’au bas du dos du jeune blond, qui se cabre et frissonne à intervalle régulier de l’excès de sensations. Jonathan sourit chaque fois avec la même sorte d’ironie fière de voir qu’il peut encore provoquer de telles réactions, mais se le reproche en même temps parce qu’il a l’impression de les voler à quelqu’un de l’âge de son protégé. Daniel, resté immobile jusque-là, fait glisser une de ses mains le long des hanches de Jonathan. 


«Non, pas de ça. Qu’est-ce que je t’ai dit?» «Que tu ne me voyais pas juste pour cou-cher avec moi, et que tu me le prouverais en ne couchant pas avec moi du tout», soupire Daniel avec une exaspération comique. «Voilà. Pour un peu de plaisir, on me prêterait de mauvaises intentions, alors que je te vois vraiment plus comme un fils qu’autre chose.» Daniel hoche la tête et se tait, mais lève son cou pour le rapprocher de la bouche de Jonathan. «Vas-y, dans ce cas. Montre-moi comment on fait tourner la tête des gars de Montréal.» C’est le bout de la langue cette fois qui glisse le long des vertèbres, et de petits gémissements qui succèdent aux tremblements.
 
Ils ont dormi ensemble, en cuillère, mais en sous-vêtements et sans mains baladeu-ses. Dès l’éveil ils ont commencé à parler de choses et d’autres, à faire réellement connaissance. À force de poser des questions, Jonathan a fini par tirer à Daniel le récit de ses quelques expériences sexuelles. Tableau de chasse intéressant : un autobus, un parc, un vestiaire, une toilette d’école. «Et un lit, ça ne te tentait pas? » Daniel a rougi et lui a dit qu’il espérait avoir bientôt droit à du sexe plus doux et sensuel. «Est-ce que ça te tente que je te montre quelques trucs que tu pourras essayer quand tu auras trouvé ton bon gars?» S’est ensuivie cette séance de plaisirs contenus qu’ils ont étirés sur toute une heure Jonathan s’avoue qu’il aurait bien aimé succomber à la tentation, en regardant sous lui les fesses bombées de son protégé; mais il se sent réellement protecteur à son égard, et il est honnête en lui di-sant qu’il le fait pour son éducation.
 
Pendant la journée il l’emmène faire les boutiques au centre-ville. Daniel a relativement peu accumulé avant de partir de chez ses parents, et son loyer gruge déjà toutes ses économies. Jonathan déplore son style, «un peu trop hétéro à mon gout», et lui dit donc que c’est sa tournée. Ils visitent des tonnes et des tonnes de magasins, la plupart dont Daniel n’a jamais entendu le nom avant aujourd’hui. Il est enivré de nouveauté, en extase devant ces habits qu’il n’aurait pas osé penser emprunter aux mannequins des revues, et surtout heureux d’être tombé sur quelqu’un d’aussi généreux et désintéressé que Jonathan. Et le soir ce sont les clubs qu’ils enchainent et que son mentor lui fait découvrir, le soulant jusqu’à ce qu’il tienne à peine debout pour mieux le pousser vers des gars que Daniel lui a désignés comme ses coups de cœur, mais qu’il n’aurait jamais osé approcher autrement. Puis il le laisse prendre des numéros mais le ramène toujours à dormir, peu importe l’intérêt de Daniel pour la perspective de découcher.
 
Jonathan le présente au groupe, qui l’accueille avec joie; Louise surtout, friande de sa naïveté de nouveau citadin, en fait temporairement son favori. Jean-Benoît, qui regarde la relation se développer encore plus rapidement que prévu dans la direction qu’il souhaite, se dit qu’il est temps de sortir son arme. Il réécrit à ce beau brun de Samuel qu’il a laissé sans nouvelles depuis leur rencontre il y a une semaine. «C’est le gars du vestiaire de l’autre fois.» «Tu ressors de loin.» «La patience est une vertu.» «Dommage que je sois si peu ver-tueux.» Jean-Benoît s’amuse de son esprit et finit par lui proposer d’aller prendre un café. Il trouve en Samuel, bien qu’il soit aussi peu montréalais que son ami Daniel, un jeune homme cultivé, brillant, ambitieux et, pour ne rien gâcher, habile charmeur. Plutôt que le Village, c’est la ville tout entière qu’il lui fait découvrir en l’emmenant dans les musées, en lui faisant visiter les expos de l’heure et les galeries d’art moins connues. Samuel perçoit un intérêt asexuel de la part de Jean-Benoît. Il appréhendait d’être surtout apprécié pour son corps dans l’univers homosexuel de la ville dont il connaissait la réputation, et cette sorte de fraternité le surprend mais le flatte.
 
En le questionnant sur des sujets plus personnels, Jean-Benoît finit par apprendre qu’il est amoureux de Daniel. Ils sont amis depuis l’enfance, et si Samuel a toujours su qu’il était homosexuel, il a fallu beaucoup plus de temps et de turbulence à Daniel pour l’accepter. Maintenant que c’est fait, Samuel espère une suite un peu plus qu’amicale de leur histoire. Mais Daniel est si effacé depuis leur arrivée à Montréal… Jean-Benoît lui apprend qu’il passe tout son temps avec Jonathan. Si Samuel veut se rapprocher de sa flamme, il faut qu’il le séduise avant qu’il ait lui-même séduit Daniel. Samuel accepte de se prêter au jeu et mémorise les directives de Jean-Benoît : quels mots dire, de quelles pièces parler, quelles références faire et avec quel ton, etc. Puis il lui donne son adresse et lui dit l’heure à laquelle Samuel doit provoquer le hasard qui les fera se rencontrer. À la suite de quoi Jean-Benoît le reconduit à la porte et lui souhaite bonne chance. En revenant au salon, il tombe sur une Louise soupçonneuse. «Si tu fais du mal à mon beau Daniel…» Il lui décoche un sourire feint. «Est-ce que je t’ai présenté mon mignon, à moi? Il s’appelle Samuel. Il devrait revenir bientôt.»